Promenade au Parc

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Promenade au Parc

Message par Menuiziebihan le Mar 3 Juin - 9:12

Je remontais tranquillement la rue, le soleil se couchait sur la pièce d’eau des Suisses, dôme rouge saumon, que je discernais derrière les murs et les grilles du Potager du Roi. L’après-midi avait été printanière, le calendrier un peu fâché avec le temps, nous disait que nous étions en hiver mais le ciel semblait s’en moquer éperdument. Peu s’en plaignait. Je repensais à la boutique de thé que je venais de quitter, une sorte d’antre tenue par un nostalgique de séjours à Katmandou, l’échoppe, le terme est de circonstance, était composée de deux pièces séparées par une cloison ajourée, dans la première sur la droite il y avait l’inévitable noria de théières aux formes et matériaux divers ainsi que tout les accessoires nécessaires pour faire de la dégustation d’une tasse de thé un moment plaisant ou compliqué, c’est selon, et de l’autre coté du comptoir de larges boites à thé ronde s’alignaient, une odeur un peu douceâtre flottait, le propriétaire était affable, très légèrement voûté, efflanqué, des cheveux filasses tombant sur ses épaules, je ne l’avais pas remarqué en rentrant, il faisait corps avec l’ensemble, aimable il m’expliqua les origines de la boutique, les différents thés, il fit un petit laïus sur le développement durable, enfin quelque chose dans ce gout-là.
Je l’avais quittée il y a quelques minutes à peine, nous nous étions arrêté au pied de la cathédrale, elle avait un cours de gym, je crois. La voiture n’était pas loin , personne ne m’attendait, je n’étais pas pressé. Je fis le tour du quartier, je connaissais, ou plutôt j’avais connu mais maintenant de moins en moins, il avait un peu changé , pas beaucoup mais un peu quand même, un restaurant qui avait connu une certaine célébrité avait cédé la place à une sorte de snack un peu branché, tout était à vu, adieu l’intimité des lumières tamisées.
On allait s’appeler probablement, s’écrire certainement, un lien se tissait, ténu, à peine tangible, on ne se le disait pas, on se l’avouait à peine. Je trainais, un bouquiniste qui était fermé avait mis dans sa vitrine quelques volumes d’une réédition des fables de La Fontaine, rien ne le laissait supposer mais j’imaginais que qu’elle contenait les illustrations de Gustave Doré. Je remontais lentement la rue, je repassais devant la cathédrale, le parvis singulièrement large était désert. La chaleur de la journée s’estompait, les passants commençaient à se presser.
Je l’avais retrouvée dans un parc dont j’ignorais l’existence, coincé entre Le potager du Roi et la pièce d’eau des Suisses, un timbre poste comparé à la taille et le magnificence du Parc du château, une sorte d’impasse y menait, je n’ai pas vu de panneau qui l’indiquait, le touriste éventuellement curieux, il y en a, était prié d’aller voir ailleurs. Il n’était pas loin de seize heure c’était la fin des cours, les élèves se pressaient aux arrêts de bus, le soleil leur redonnait l’énergie qu’ils avaient laissée au fil des cours. On s’interpelait, s’accostait, se chahutait, un peu, c’est Versailles. L’impasse qui menait au parc était bordée par le mur du Potager du Roi et un immense bâtiment d’un style classique, probablement un établissement scolaire, rien de très avenant, cela aurait pu être une sortie de service.
Etais-je en avance ? Elle m’avait envoyé un message, me disant qu’elle irait s’y installer pour lire un livre, si la chose me tentait, je pouvais la rejoindre. M’attendait-elle ? L’entrée du parc n’avait rien d’imposant, hésitant entre le jardin publique de belle taille et le parc de poche, quelques bosquets à la flore à peine domestiquée, il n’aurait manqué que le bac à sable. Une allée étroite laissait à sa gauche une sorte de petit étang. Le lieu était calme sans être désert, familles ou lycéens étaient éparpillés, par deux ou par trois, somnolant, discutant, allongés dans l’herbe, profitant du soleil. Le parc était ceinturé d’un mur au fond il y avait comme une petite futaie, à côté un groupe semblait faire cercle, révisaient-ils des cours ou refaisaient-ils le monde ?
Elle était assise au pied d’un arbre, confortablement adossée contre le tronc, plongée dans sa lecture. L’allée passait sous un ensemble de bambous espacés qui s’entrecroisaient formant comme une série d’arches, je m’appuyais à l’un d’eux et la regardait, elle était concentrée, le ivre reposait sur ses jambes repliées, je remarquais les bottes hautes dans les tons jaunes qui montaient jusqu’aux genoux avec une sorte revers mousquetaire, le reste était plus sobre, elle avait mis un pantalon étroit avec une large ceinture, et pour le haut une sorte de Tee-shirt blanc, l’ensemble ne laissait rien ignoré de la finesse de sa taille, il y avait un sac à ses cotés, quelques choses de pliée dans les tons bleu foncé, peut-être un manteau ? Je m’approchais, arrivé à quelques mètres à peine, elle leva la tête, me vit, elle sourit, toujours ce sourire, net, clair, sans contrainte, il faudra qu’elle m’apprenne.
A peine étions nous installés qu’elle me tendit un petit sac en papier, il contenait un pain au chocolat, c’était l’heure du gouter. Elle rangea son livre. Nous parlâmes du parc, un peu, de nous, beaucoup, chacun guidant l’autre à travers sa vie, les mots faisaient phrases et les phrases s’enchainaient sans contrainte, le temps ne s’était pas arrêté, il s’écoulait tranquillement, à coté, fleuve silencieux qui se faisait oublié dans cette après-midi qui jouait les parenthèses.
Notre première rencontre s’était déroulée la semaine précédente, quand je dis déroulée, le terme est un rien exagéré, disons qu’elle eut lieu. Notre premier échange datait d’une semaine, quelques lignes banales, puis d’autres moins, nous y parlions de tout, de la musique, des sites de rencontres, de mon chat, de ses enfants, du divorce de chacun (incontournable) de nous, les jours passaient les messages s’enchainaient. Un samedi après-midi, nous nous sommes donc rencontrés, le soleil était de la partie, elle s’était installée en terrasse, visiblement le lieu était désert depuis peu, sur la table devant elle traînaient encore les bouteilles et les verres vides des clients précédents, un journal mal plié, plus ou moins froissé avait été laissé là.
Nous nous assîmes tel deux enfants sages, moi jouant les décontractés et elle fuyant les silences.
C’était il y a quelques jours à peine et pourtant le souvenir me semble déjà ancien, la douceur d’un printemps précoce, un soleil éclatant, ce coin de terrasse et elle.
En repassant devant le cathédrale, je m’arrêtais un peu, alors que nous nous étions dit au revoir à la sortie du parc, un au revoir qui durait, elle m’avait proposé de me faire l’honneur du quartier, son quartier, bien sur j’avais accepté. Elle marchait d’un pas vif, nous traversâmes des coins tranquilles, des lieux ignorés et des rues commerçantes, elle avait enfilé son manteau. Nous visitions, je regardais, je la regardais, aussi, en fait je crois que je la regardais surtout. Et c’est ainsi que nous débouchâmes sur la place de la cathédrale, et là il fallut se quitter, pour de bon.
Je repasse devant le parc, la voiture m’attend, il est temps de rentrer, la nuit tombe.
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Re: Promenade au Parc

Message par CyrilG le Mar 3 Juin - 14:20

Superbe, encore!
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Re: Promenade au Parc

Message par Menuiziebihan le Mar 3 Juin - 16:43

Cyril, merci pour ce propos outrancièrement flatteur, mon ego et moi n'y trouvons rien à redire, si ce n'est peut-être, un léger gout d'inachevé dans l’hyperbole, mais bon ad impossibilia nemo tenetur, comme dirait l'autre.
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Re: Promenade au Parc

Message par CyrilG le Mar 3 Juin - 17:08

Je ne suis pas flatteur mais croyant. Continue. A quand d'autres portraits aiguisés?
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Re: Promenade au Parc

Message par Menuiziebihan le Mar 3 Juin - 17:26

Je pensais à toi justement pour aiguiser mes portraits Twisted Evil
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Re: Promenade au Parc

Message par Patrice le Mar 3 Juin - 21:27

Range ton ego, Menuizie. Ce texte est vraiment superbe. On aimerait que cette histoire dure doublement: littérairement et sentimentalement...
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