Moments éperdus et allées cavalières

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Moments éperdus et allées cavalières

Message par CyrilG le Mer 28 Mai - 8:54

Je dois bien l'avouer, chers amis - à l'instar de certains matins au goût de bergamote - il existe, égrainés dans ma vie des plaisirs simples qui répondent au spleen rampant d'un méchant coup de talon et qui m'ont permis de mieux répliquer à l'existence.
Ce sont ces moments de transition entre les différents théâtres des opérations, Ecoles, Bureaux, ateliers, usines et commerces, quartiers généraux de votre maitresse, maison de votre mère, église, synagogue, 1ére communion, veillée mortuaire et bar mitsva, quant vous décidez de vous rendre à ces rendez-vous à pied et que là s'engage une réflexion avec vous même et que votre esprit et vos chaussures redeviennent attentifs au sol, aux matières et aux éléments.
Votre nez et vos pieds reprennent la piste.
Je me souviens de mes réflexions et de mes émotions à huit ans dans les années 70 quand, à l'occasion d'une dispute familiale à Rambouillet, j'ai laissé filer loin devant moi mes parents et ma petite sœur avant de tout faire faire pour les rattraper, à la trace et au flair presque.
Honteux secrètement, je cherchais quoi leur dire qui leur semblerait pertinent et qui leur ferait oublier la colère. Ma bouderie devenait un fardeau, larmes aux yeux, un peu morveux et chaussé de bottes en caoutchouc je parcourais du meilleur pas possible, les allées cavalières de la forêt où mes bottes bleu marine s'enfonçaient mollement pour en ressortir à chaque pas blanchies et poudreuses. Je trouvais fines et délicates les brindilles isolées dans la craie et le sable. Les ombres des grands arbres jetées sur le chemin par une lumière crue m'étaient chères par leurs nuances colorées, déjà je savais que j'aimerais les peindre et je comptais mes pulsations et déjà j'allais trop vite. Je mesurais mon souffle. J'apercevais ma famille encore petite au sommet de la butte au soleil.
Parmi les arbres immenses aux troncs droits, après avoir franchis un profond et étroit fossé, j'avais jeté mon dévolu sur une branche de chêne coupée du diamètre d'un manche de marteau.
Je reconnaissais l'écorce, la veinure et le poids du chêne, rencontrés dans les prés abandonnés de Picardie, leur pied jonché d'une couche épaisse de feuilles et de glands qui craquent sous le pas.
On découvrait ces arbres à écorce dure, ces arbres immenses et vieux que j'aimais à rêver dignes d'un trois mats, derrière des rideaux de fils barbelés rouillés et de fourrés, fusains brouillasseux.
En ces deux lieux les talus herbeux me semblaient de précieuses forêts vierges à découvrir en haussant bien le genou.
Les chênes de Rambouillet m'avaient paru assemblés là en une collection merveilleuse, belle et mystérieuse. Je me rassurais un peu et tout en marchant je taillais mon bâton avec un canif offert par ma mère et jaugeait la beauté du bois taillé et la tranche nette des copeaux avant qu'ils viennent au gré du vent se planter dans le sol meuble. J'étais riche de la lumière et du sable et la roche et des végétaux. Je perdais un peu de temps mais m'attardais devant les veinures et les cernes des bois tronçonnés. L'échelle du temps. Combien de temps pour grandir, combien pour cette branche et ce pilier de temple ? Je me promettais de revenir voir bien plus tard la lumière sur cette tige frêle qui m'avait frôlé le genou.
Je longeais et me hissait sur les billes de bois sombre et gris, le long du chemin, cela avait un parfum sonore sous mes pas prudents. J'en sautais méthodiquement comme papa et grand-père me l'avaient enseigné.
Je revenais auprès de ma famille , assouvi et souriant. Sans un mot, intimement fier mais cela devait transparaître. J'avais eu mon moment éperdu et j'étais prêt pour le théâtre de la comédie familiale.

Je songeais à ces moments là quand un samedi de septembre, je traversais à 20 ans le parc de Versailles pour retrouver Nathalie D. de V. pour un ultime rendez-vous et que tous les mots pour la reconquérir fusaient et roulaient de mon ventre à mon crane. Bien avant de passer sous la voute peinte de la gare Versailles Rive Droite et de marteler le vieux marbre, j'avais relié le pique-mot à mes coups de talons. Imperméable beige à doublure motifs petites fleurs, sacoche en toile noire et luxueuses chaussures de chez Barker à grosse semelles de gomme. Je préparais des mots d'amour si transits que j'en haïssais presque et tricotait du mollet sur les grandes grandes dalles de granite mouillées en remarquant leur teinte picotée de gris et noir et leur usure, éraflures et cavités retenant l'eau de pluie, le clapotis parfois sous ma semelle, le bitume irrégulier, lisse et fin et çà et là grossier faisait une fluctuation sonore et je pensais « Ma chérie, mon coeur ». Je dois reconnaître que j'escaladais les bancs en bois, sautait par dessus les chaines, n'oubliais de jeter un coup d'oeil aux belles vitrines à la volée. J'ai remonté les grandes allées arborées de l'avenue de la Reine, là la contre allée est dressée sur une digue qu'au plus loin du château on aborde par trois marches fatiguées en pierre blanche, lissée, polie et creusées. Les trois marches raides d'un train sur le point de partir. Je n'ai pas attendu les coups de sifflets. Les feuilles mortes des platanes centenaires jonchent le sol et on marche sur un tout prochain humus, disparate tapis du bitume craquelé par les racines protubérantes. Qui n'y prends pas garde s'y étale. Comme en amour. Il y à les racines et la frondaison de la belle et son grain de folie, brodé de grain de peau. Il y à les pierres du chemin et les racines éructant de la route. Poser son pied et bien dérouler et recommencer.
J'ai retrouvé les pavés ronds si souvent griffés par les talons de la belle lors de nos promenades câlines. J'ai remonté le ruissellement du crachin entre les pavés de la cour d'honneur en passant par la grille Royale. Des regards pour la statue équestre de Louis XIV et la fenêtre de sa chambre d'honneur. Bifurcation à droite. Je fais la liste de tous les mots d'amour connus et valeureux et les griefs battent tambour. Dans le passage cocher les pavés sont de bois et leur sonorité a changé.

Le rendez-vous est fixé au pavillon terrasse de la flottille entre chênes et tilleuls, en bordure du grand canal. Creuser un sillon dans le gravier des terrasses du château et sautiller de marche en marche jusqu'aux grands bassins a été mon chant des Walkyries.
Nathalie D. de V. 20 ans, brune, cheveux longs et lisses, nez retroussé avec piercing, tâches de son sur les pommettes, regard noisette et lunettes d'écailles, cigarette blonde à la main, manteau rouge en velours côtelé ceinturé, jean bleu clair sur bottines à lacets et gibecière pleine sur la hanche.


Je passe sur ce que nous nous sommes balancé à la figure, entre larmes et baisers. Je crois que cela ressemblait à «Carmen » de Bizet. C'était cuit, cependant nous sommes parti marcher sur la margelle blanche en pierre taillée du grand canal, les herbes hautes du parterre mouillaient nos chaussures et les bas de pantalons. Nous en avons fait le tour, de nos pensées aussi. Je suis certain que nous avons muri en traversant de haies d'arbre, en orée, sans pouvoir nous y allonger les grands prés aux hautes herbes humides, un peu en retrait du canal.
La pénombre des bois nous prodiguait les attentions que procurent les franchissement de fossés, de troncs d'arbres couchés, de souches abandonnées et de feuilles mortes et branches qui craquent sous nos pas. Je trouvais que le regard et le rouge à lèvres de ma compagne s'accordait parfaitement avec cette forêt automnale et calme.

Depuis il y à eu bien d'autres découvertes et d'heureuses conquêtes et je retiens que ces moments d’errance, un peu perdus, ces allées cavalières, ces sentiers tortueux, ces drapés de flanneries à deux nous donnent la ressource pour trouver les mots pour le dire et le faire.
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Re: Moments éperdus et allées cavalières

Message par Menuiziebihan le Jeu 29 Mai - 15:01

Très joli texte, on ne s'en lasse pas
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Re: Moments éperdus et allées cavalières

Message par CyrilG le Mar 3 Juin - 14:13

Merci cher menuisier, je ne me lasse pas de te lire non plus.
A quand d'autres chroniques?
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Re: Moments éperdus et allées cavalières

Message par Patrice le Mar 3 Juin - 21:14

Elle me plait, cette Nathalie D. de V. avec ses taches de son sur les pommettes et son regard noisette. Ah, fille à lunette...
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