CECOS....

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Message par Patrice le Mar 20 Mai - 21:08

La salle d’attente est spacieuse, mobilier contemporain, reproductions de Klimt au mur, habituelles revues aux dates dépassées de plusieurs mois empilées sans ordre sur la table basse. A l’opposé des fenêtres un couple assis se tient par la main sans conviction.
A ma droite un présentoir exhibe une suite de documents explicatifs : CECOS, Centre d’Etude et de Conservation des Œufs et du Sperme humain. Les étapes pour faire un don, la réglementation, tout savoir sur la FIV, la stérilité…

La lettre signée du Docteur Jasper reçue hier et me demandant de me rendre au centre de l’hôpital Cochin n’a pas été une complète surprise même si je n’ai aucune idée du motif précis de cette convocation. Je suis né en 1973 grâce à un don de sperme dans ce même hôpital. A cette époque, les CECOS venaient d’être créés, évitant aux femmes les affres des officines illégales qui sévissaient alors.

Monsieur Gamet ? Une grande femme chevaline que je suppose être l’assistante du Docteur Jasper m’invite à la suivre. Pas de quoi faire rêver les candidats venus faire un don. Tant mieux, leur générosité bien-pensante m’exaspère. Pourquoi acceptent-ils ce parcours du combattant même pas rémunéré ? Naïveté ?
La porte du Docteur Jasper s’ouvre : surprise, le docteur est une Doctoresse. La cinquantaine, plutôt bien, rien à dire. Elle m’invite à m’assoire en me jaugeant mentalement d’un bref regard par-dessus ses lunettes. Je l’observe pendant qu’elle sort un dossier et qu’elle vérifié qu’il s’agit bien du mien. J’attends et je sens que mon air indifférent la trouble. Elle aurait aimé plus de curiosité, faire son petit effet, mais je n’ai aucune envie de lui donner ce plaisir.

Monsieur Gamet, attaque-t-elle d’emblée, je suis chargée de vous communiquer une information vous concernant. Votre dossier me l’indique : vous n’ignorez pas que vos parents ont eu recours à un don de sperme. Vous le savez certainement, la loi Française garantie l’anonymat de ces dons et seul le médecin ayant fait le prélèvement dispose des informations relatives au donneur. Il existe toutefois quelques exceptions.
Elle marque une pose.
Silence de ma part, jusqu’à ce qu’elle soit forcée de reprendre.
Tout d’abord les enfants nés d’un donneur anonyme peuvent avoir accès à certaines informations d’ordre général relatives à l’origine de ce dernier.
Je regarde par la fenêtre pour bien lui montrer mon indifférence. Pourtant je sens un trouble s’insinuer en moi, mais pas question de le laisser voir.  Mutique cette fois encore, j’attends la suite en affectant une grande lassitude.
Par ailleurs, reprend-elle, dans votre cas, le donneur a inscrit dans ses volontés testamentaires le souhait que vous soit communiqué son identité après son décès. Décès qui a eu lieu il y a exactement cinq jours. Nouvelle pose.
Toujours sans changer d’attitude, je la prie de continuer et l’informe que ça ne va pas me bouleverser. Elle peut épargner ses condoléances…
Ceci est en principe contraire à notre règlement, poursuit-elle, mais notre Conseil de Surveillance, compte tenu des éléments en notre possession, a décidé de faire exception au principe d’anonymat dans la mesure où vous donneriez votre accord. Je vous pose donc la question : Monsieur Gamet, souhaitez vous avoir connaissance de l’identité de votre père génétique ?
Je cherche à garder le silence et conserver mon air d’indifférence. Mais une curiosité  dont j’ignorais l’existence en moi me force à détourner le regard de la fenêtre et mon « oui » trop rapide amène un sourire sur le visage du Docteur Jasper. J’ai l’impression que cette garce triomphe. Elle me tient. Tant pis, je confirme mon accord.
Sur un ton de maîtresse d’école, la voici qui m’assène sa dernière botte : Monsieur Gamet, il se peut que cette révélation soit déstabilisante pour vous. Je vous demande de bien réfléchir à la question. Notre conseil a souhaité, afin de garantir cette réflexion, qu’un délai de deux jours soit institué avant de recueillir votre acceptation définitive. Vous aurez donc la possibilité de revenir jeudi prochain à la même heure pour prendre connaissance des éléments de votre dossier si vous le souhaitez.

Etendu sur mon lit je regarde le chemin incertain d’une mouche sur le plafond de la chambre. Comme elle j’hésite à choisir la direction à prendre. Je rallume une cigarette et tends le bras vers le cendrier qui déborde de mégots. Une fois de plus je les insulte intérieurement. Leur soit disant délai de réflexion n’est qu’une torture inventé par un groupe de sadiques. Une affirmation délirante de leur pouvoir de fonctionnaires. J’ai envie de les envoyer au diable une fois pour toutes. Mais je sais que ma curiosité est trop forte, que j’irais me plier à ce rôle qu’ils ont conçu pour moi. Il me reste une journée de cette attente odieuse. J’allume la télé histoire de penser à autre chose. Nouvelles sans intérêt : soldats tués en Afghanistan, ministre en déplacement au Burkina-Faso, enterrement de Jules Dumont, fondateur du groupe Dumont, recrudescence de vol de portables dans le métro, déficit du commerce extérieur de la France, je coupe. Une journée, une journée entière avant de savoir qui je suis. [A suivre...]
Patrice
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