Jacob, le tailleur de Paname

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Jacob, le tailleur de Paname

Message par CyrilG le Mar 29 Avr - 10:06

Jacob, tailleur de Paname


Jacob, maître-tailleur de métier et grand-père par désinvolture roulait les airs comme d'autres vous le dise avec des fleurs sans en avoir l'air. Il offrait ses intonations et modulations de langage comme un chant, chansonnette de Paris ou Opéra. Opérette ou tragédie. C'est de sa bouche que j'entendis-très jeune gamin- pour la toute premiére fois l'expression « Paname » et il avait pris le phrasé de Gabin. Un Gabin d'europe centrale. De la sorte il m'expliquat Paname son argot et ses rites et ses voyoux, un peu plus tard
Souvent le verbe se retrouvait à la fin de la phrase et des mots de yiddish agrémentaient des pastiches de Bourvil. Ou de Carette. Je me souviens aussi qu'il « jouait » Arlety, Edith Piaf ou Cora Vauquaire en prenant la pose.
Le mercredi, dans son atelier de tailleur de l'apartement familial-Paris 6iéme- à l'ombre de la rue du Cherche-Midi, je le voyais travailler en écoutant Luis Mariano et CharlesTrenet à la radio. Il tirait deux bouffées de sa Gauloise, retirait quelques fragments de tabac de ses lévres et tournait sa tête vers pour faire le pître avant de repiquer. De son visage glabre chauve et rond j'affectionnait le regard noisette, aux paupiéres palpitantes derriére les grandes lunettes.

Jacob passait avec agilité du rire aux larmes, de la sombre colére à l'opérette.
Dans l'atelier à l'unique fenêtre donnant, avec quelques coupons de tissu, des brins de tweed ou de Prince de Galles il se grimait délicieusement en Mandarin chinois que l'on devinait despotique. Il se faisait tour à tour Obélix, la Castafiore. Dans la collection de couvre chefs, gapettes, casquette de marin, Borsalino, broussard, il cueillit de quoi se transfigurer en Bogart de « Casablanca », Capitaine Haddock avec ses jurons à peine modifiés et rigoureusement chacun des deux faux jumeaux Dupont et Dupond. Sans oublier tous les frères Jacques.
Il se serait rêvé en véritable Groucho Marx, sourcils sautillants, jeux de coudes et de genoux savament répétés. Jacob faisait la chandelle sur une chaise et s'esclaffait après le rétablissement et le rebond.
Mon grand-père riait toujours d'avoir trop pleuré et le rire était une politesse qu'il faisait au malheur. Ma grand-mère Ilse, fustigeait ses pitreries et derrière le sourire mi figue-mi raisin et ses bras croisés devant cet artisan saltimbanque et je devinais en elle, en mangeant mon pain au chocolat, le souvenir d'une gamine amoureuse.
Dans ces moments là ma mére lançait des trépidations de rires et de claquement de mains.
Il arrivait parfois que Jacob pleure en silence en écoutant The comedians Harmonists, Joe Dassin mais entendre Tino Rossi à la radio déclenchait chez lui un gros raclement gutural et un mot que je ne compris que plus tard.
Il était cependant bon publique, en cela qu'il réagissait avec passion aux actes et aux paroles de ses proches et aux personnalités des médias. Les repas de famille du mardi soir ou du samedi soir lui était une tribune réservée.
A table devant le foie haché à la roumaine et les knedles cuisinés par Mamie Ilse, les hommes , au sens masculin, se définissaient en trois catégories : les shnorer qui larmoyaient et reniflaient, les meshugs ; en quête de chimères, guidés par leurs lubies et enfin les mensch, forts et courageux, virils.
Jacob aimait sa famille comme il pouvait et les femmes avec passions, donc mal mais il adorait ardamment raconter des histoires. Il jouait avec les mots, l'histoire et les fables, comme avec les cartes de la table de jeu, en plein turf, en addiction. Jacob laissait percer l'anxiété sous la mine de clown. Jacob sans être un menteur était un conteur merveilleux car il jouait tout à la fois le schnorer, le meshug et le mensch.

Quand tante Esther lui offrait avec défi l'autobiographie d'Arthur Rubinstein ou ma mère la bio de joseph Kessel, Jacob les arrêtait dans leurs exortations à lire et leur disait la voix caressante et le geste large : « Tu l'as lu ? Alors, racontes moi une histoire ». Souvent il répondait : « Alors, lui aussi il a la migraine quand on lui fixe un rendez-vous et il a mal au ventre quand le client est satisfait ? ».
Il entretenait quiconque de son transit intestinal et de ses désagréments, redoutait les intoxications alimentaires, mangeait du porc, louait le bon sens de la casheroute, suspectant le plat du jour au bistro, se palpant mais virevoltait sans cesse, travaillant beaucoup aussi.
Quand on lui raconta « La vie devant soi » de Romain Gary » il déclara que cela lui rappelait sa relation enfant à Jassi avec Zara, la vénérable vieille voisine, marieuse et entremetteuse et célibataire. Il y trouvait refuge lors des foudres paternelles et elle était la seule à tenir à distance le violent. Très fier, il certifia qu'elle lui avait expliqué à dix ans ce qu'était vraiment une femme. Lui-même aimait jouer les pater familias à la Louis de Funès, un despote ayant la révélation d'une cabale domestique, il singeait une victime de l'infâme routine, tenait sa fille à distance.

Jacob ne lisait que des traités de bridge et de poker et adulait Joseph Kessel grâce à France Soir et il appréciait les papiers d'un certain reporter sportif de l'équipe. Bien qu'avide des papiers de ce dernier voisin du pâté de maisons, mon grand-père mettait un soin scrupuleux à l'éviter au zinc du coin de la rue.
Quand nous sortions tous les deux faire des courses, nous faisions aussi le tour des artisans fourreurs, pharmaciens et autres garagistes et ferronniers.

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