Une saint-Valentin

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Une saint-Valentin

Message par Menuiziebihan le Lun 23 Fév - 15:11

Un rond-point perdu le long d’une rocade sombre, et sur le coté ce bâtiment moderne, masse cylindrique sans âme percées de quelques fenêtres rectangulaires, guérites modernes d’une redoute de béton et  dont seul le nom affiché en grandes et larges lettres avait quelque chose de chaleureux : le zinc, des fois qu’un doute puisse saisir le voyageur égaré, il était précisé en lettres de même taille : Restaurant.

C’était une zone d’activité, peut-être une zone commerciale, ou une zone industrielle, bref une zone. La pluie incessante recouvrait tout cela d’un rideau sombre et triste, le parking du restaurant se cachait derrière des files de poids lourds garés là pour la nuit , on devinait leur masse dans le halo chichiteux des  quelques lampadaires éparses. Le lieu semblait oublié du monde et pourtant le parking était plein et le restaurant affichait complet, mystère du désespoir social ou du marketing triomphant, je ne saurai dire. Nous étions le jour de la Saint Valentin, cela pouvait expliquer, sans trop excuser. Il y avait là quelques couples,  calmes, le nez en l’air, assagis par les ans et , autour d’eux,  beaucoup de tablées de quatre ou plus, la Saint-Valentin se vivait grégaire dans ce coin de France.

Une salle nous était réservée à l’étage. C’était une pièce rectangulaire sans charme, décorée de quelques tableaux animaliers qui, je suppose,  étaient censés apporter une touche d’authentique, voire peut-être d’élégance. Le faux plafond gris laissait apercevoir, à qui levait le nez, de larges auréoles d’humidité, tout Zinc qu’il se nomma, à l’ évidence le restaurant n’était pas étanche.

Par quelle extravagance l’ idée saugrenue m’avait poussé à me joindre à ce groupe que je ne connaissais pas en ce jour de la Saint-Valentin, voilà qui relevait du  mystère. Peut-être q’un spécialiste compatissant trouverait dans une enfance amorphe, au bonheur tiède, cette incapacité congénital à refuser au nom du ridicule des invitations qui n’en étaient pas.

Ah, je vous vois perplexe, il faut me pardonner, j’ai parfois tendance, à mon corps défendant, à me laisser aller à quelques logorrhées, émaillées de propos abscons quoiqu’assez bien tournés. J’ai le gout de la prose, un assez bon gout au demeurant, je vous le dis pour éviter d’avoir à l’admettre, et surtout à le formuler, disons-le tout net, j’ai un sens inné du compliment, c’est ainsi, un constat, indiscutable, imparable.

Donc je me trouvais dans cette pièce sans âme, doutant déjà d’y être à ma place, alors que petit à petit les autres arrivaient, et me confortait dans le doute grandissant que je m’étais aimablement et en toute autonomie enferré dans un vrai traquenard. Pendant que mes doutes devenaient conviction,  J’enchainais les bises avec de parfaites inconnues, retraitées ou proche de l’être, au physique indiscutable de célibataire chronique.

L’une d’elle, une blonde rombière un rien hommasse, précédée de sa poitrine plantureuse, imposant son étrave charnue à une foule clairsemée, s'avançait sans grand déhanchement et d’une démarche ferme, un rien masculine, elle était vêtue d'un ensemble noir dont ni le pantalon ni le chemisier, ne laissait rien ignorer de ses formes et de ses plis, elle s’approcha de moi et nous fîmes connaissance, enfin je fis surtout sa connaissance. Je ne devais d’ailleurs pas quitter mon statu d’auditoire muet , pour ne pas dire complice, du reste de la soirée. Elle s’exprimait  à l’affirmatif, voire à l’impératif. M’ayant sans doute pris en sympathie, elle se laissa aller à quelques confidences quant à son opinion sur le lieu et sur les gens. J’eus l’occasion de noter par la suite que, faute d’idées, elle ne manquait pas d’opinions sur les sujets les plus divers et qu’elle n’avait de cesse de le faire savoir au plus grand nombre. A cet instant, pour des raisons qui m’échappaient, elle semblait faire une fixation sur les pique-assiettes, j’avais quelques difficultés à suivre sa logique mais j’opinais sans barguigner quand entre deux commentaires acides elle me jetait un coup d’œil. D’une manière générale, je suis assez bon auditoire et ne mégote ni mes hochements de têtes ni mes grognements approbatifs. De toute façon je n’ai jamais eu le silence Non, je suis dans l’approbation chronique. Sans doute le cerbère qui sommeillait en ma gironde interlocutrice l’avait-il senti et ainsi m’assénait-elle ces certitudes sans trop forcer sur les arguments, le consentement implicite de son auditoire, réduit à ma seule personne, lui était acquis autant par lâcheté que par désintérêt.

La petite salle se remplissait tranquillement, je pense que tous ceux escomptés étaient arrivés,  nous étions une petite quinzaine, ne manquait plus que la cicérone de service.  Pendant ce temps ma pécore ayant vidé, si j’ose dire, le sujet des pique-assiettes, elle avait embrayé sans ralentir le rythme sur un autre qui lui tenait tout autant à cœur : ses origines, elle était du Nord. « Avec la couleur de mes cheveux cela se voit » dit-elle, je n’étais pas sûr que la blondeur chimique de sa crinière soit un indice très déterminent mais je ne me sentais pas le gout à rentrer dans ce genre de débat.  Elle avait une coupe de cheveux assez curieuse qui rappelait vaguement, enfin très vaguement, celle de David Bowie dans les années 80, ou peut-être 70.

Elle dut trouver mon silence sympathique, car une fois assis, je la retrouvais à mes cotés. Nous étions trois hommes, entourés d’une douzaine de femmes. Je jetais un coup d’œil à mes congénères, il n’y avait pas grand-chose à en dire, deux retraités de longue date à l’évidence, ou très fatigués par le nombre des années.  Ce léger déficit de gente masculine ne sembla perturber notre douzaine de femmes qui sans doute avait depuis fort longtemps pris l’habitude de s’en passer.

Par réflex je jouais les absents, le regard ailleurs, perdu dans le vide, camouflage  efficace, aidé par l’effet de vacuum crée par ma voisine, notre baryton du nord jouant sans subtilité de sa voix de stentor monopolisait avec succès discussion et attention. Comme je l’ai dit elle avait une opinion sur tout et surtout une opinion. Ayant quitté son Nord natal elle s’était dans la ville depuis une vingtaine d’années. Elle ne mit pas longtemps avant de nous faire savoir qu’elle très bien touts les restaurants avoisinant et de nous en expliquer les vertus ou défauts, voire les deux. Elle nous dit tout le bien qu’elle pensait d’un tenancier d’une de ses restaurants  qui , à son grand étonnement, avait sombré en larme apprenant le décès du mari de ma voisine. Elle ne se perdit pas en description inutile sur feu son mari, vivant l’homme avait du jouer les utilités, mort il ne valait guère qu’une ponctuation dans la diarrhée verbale de son épouse.

C’était une ancienne visiteuse médicale, et nous n’eûmes pas attendre longtemps pour se voir confirmer qu’elle connaissait très bien le monde médicale en général et celui de cette ville en particulier, elle distribuait les bons et les mauvais points, enfin surtout les mauvais, avec  une puissance péremptoire qui forçait l’admiration. Face à elle une ancienne infirmière crut bon de faire valoir son ancienneté indiscutable dans cette honorable institution,  pour apporter un soupçon éventuel et timidement servi sur les propos que notre grassouillette mais impétueuses commensale  nous servait de sa voix de stentor. Mal lui en prit, certes  cela partait sans doute d’un bon sentiment. Mais tout cela fut balayé comme fétu de paille par notre digne représentante du Hainaut Cambrésis. Il s’agissait d’opiner non point de discuter.

A un moment de la soirée, à sa signalée exaspération, notre nordiste régnante vit l’attention de son auditoire distraite pas un événement inattendu et à peine pardonnable : une dame nous fit un léger malaise vagale, la dame s’excusa presque du dérangement et donc dans une indifférence polie, aidée par deux voisines de table,  elle s’allongea par terre les pieds installés sur la chaise, ce qui permetta à tout un chacun de continuer à la localiser. Notre baryton du Nord ne pouvant laisser passer cette interruption sans une saine réaction démontrant se maîtrise du sujet, demanda des nouvelles,  une petite voix provenant de sous la table rassura l’assistance, et remercia de la sollicitude,  quelques instants plus tard elle refit surface mais cela ne dura elle s’allongea à nouveau, alors notre transfuge nordiste ne nous expliqua de sa voix de baryton qu’il fallait appeler les pompiers ou le SAMU, ce dont personne ne voulait et surtout pas celle qui avait la malaise cette dernière trouva plus simple de s’éclipser accompagnée d’une amie.

Je la vis partir avec regret me disant qu’un malaise avait parfois quelques vertus.

Les entrées et le plat principal se succédèrent avec lenteur et sans beaucoup de coordination, la plupart des plats arrivèrent froids ou à peine tiède, on me servit , non sans gentillesse, le morceau d’un poulet qui avait du se laisser abattre sans beaucoup rechigner mais qui trouvait dans mon assiette une occasion de montrer quelque résistance, épuisé par un combat que je jugeais inégal,  lâchement abandonné par mes couverts, je laissais l’animal à son combat d’arrière-garde, et me plongeais dans l’observation attentive des taches d’humidité du plafond.

Ma voisine trouva le vin, buvable mais médiocre, et le repas froid et détestable, ce qui lui donna une occasion de donner à nouveau de la voix, faisant accessoirement passer l’organisatrice de cette soirée pour une cruche certifiée, le message servit sans beaucoup de subtilité sembla laisser indifférent l’auditoire, à commencer par la première concernée. La soirée à force de s’éterniser avait épuisé tout le monde, notre nordiste gagnait par KO.

Dans le mouvement des desserts je m’éclipsais, fuyant ce lieu, quittant le restaurant quasi-désert  et retrouvant presque avec  soulagement la solitude morne et silencieuse du parking  qui entre temps s’était vidé de ses voitures.
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