Un vin chaud (histoire de faire passer la Galère...)

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Un vin chaud (histoire de faire passer la Galère...)

Message par Menuiziebihan le Lun 2 Fév - 15:32

La veille Sophie m’avait laissé un message : « On va prendre un vin chaud », une proposition de saison, le crachin collant et froid vidait les rues et peuplait les cafés. Les vitrines étaient sur leur trente-et-un , mais il n’y avait pas cohue, les gens passaient rapidement, on était à quelques encablures de la fin de l’année, on terminait la liste des petits cadeaux qu’il faudra donner aux amis ou connaissances que l’on croisera entre cotillons et champagnes, des achats très raisonnables, Noël était passé par là et les soldes s’annonçaient, nous étions dans le menu-fretin, la fréquentation des boutiques s’en ressentait mais cafés, brasseries ou salons de thé faisaient le plein.

Donc quitte à mettre le nez dehors, autant que ce soit pour un vin chaud. Bonus supplémentaire elle n’envisage pas de le jouer intime mais plutôt convivial car elle prévoit que nous serons sans doute une dizaine. Je ne suis pas un fan absolu de ces réunions de groupes qui sont souvent comme des cornets surprises : bruyantes ou mornes ; animées ou anémiques ; amusantes ou rasantes, donc je ne courrais pas après mais là avec Sophie tout chiffre au-delà de trois me convenait. Il ne m’avait pas échappé qu’elle n’était pas contre un tête à tête, or cette perspective ne me tentait pas plus que cela. Je sens venir la question : pourquoi préciser au-delà de trois et pas de deux ? Facile : la complicité ou le changement de programme ; complicité de l’amie qui doit venir et qui ne vient pas ou qui s’esquive au bout de cinq minutes, et me voilà coincé, de même pour l’amie qui n’est pas complice mais qui le devient de fait en oubliant de pointer le bout de son nez. Quand avec une femme vous ne voulez pas mais que l’autre veut, et que vous ne souhaitez fâcher personne, esquivez c’est ce qui il y a de mieux. Clarifiez c’est bien mais cela peut être pénible, croyez-moi ; l’esquive il n’y a pas mieux. J’admets la lâcheté absolue de l’attitude et même la revendique.

Donc Sophie courait un peu après et moi je n’avais aucune envie d’être rattrapé ni attrapé, enfin bref je ne voulais rien, ou alors un vin chaud, mais pas plus.

Comprenez-moi : Sophie n’était pas sans un certain charme, et d’ailleurs ses amis , en tout cas les deux ou trois que je lui connaissais, n’hésitaient pas à lui accorder cette aimable qualité. Personnellement pour avoir croisé ces intéressants échantillons de célibat subi je doutais de leur référence en ce domaine. Mais je reconnaissais volontiers à Sophie un certain flou qui embrumait son esprit et son regard et donnait à tout cela une fraicheur sympathique, un rien brumeuse mais néanmoins sympathique. Je présume donc que c’est ce qu’ils entendaient par « charme ». Par ailleurs tout le monde, donc les mêmes, la trouvait assez drôle, assez souvent à son corps défendant, ce qui d’ailleurs, de l’avis général, contribuait largement à ce charme que ses irréductibles mais très réduits aficionados lui accordaient. D’ailleurs en fin de soirée, quand les esprits s’assoupissent et les langues se délient, il n’était pas rare que ce quadrige d’admirateurs admettent que cette drôlerie involontaire était bien la part principale, voire unique, de son charme. Il eut été injuste de dire qu’elle avait un physique ingrat, dans son adolescence son grand regard étonné, un peu perdu, devait avoir eu quelques succès et sa simplicité un rien rustique pouvait laisser augurer des moments d’intimité un tantinet débridés et sans longs préambules. J’avais d’ailleurs pu constater combien sa libido occupait si ce n’est son temps à tout le moins ses pensées. Elle en parlait facilement, souvent, sans retenue ni complexe, cela relevait chez elle de la discussion de comptoir, entre deux commentaires sur son boulot.

Par cette froide journée elle cachait ce qu’elle pensait être ses appâts dans un manteau qui l’engonçait et soulignait surtout le large évasé de ses hanches. De loin je reconnus sa silhouette que surmontait la masse moussue de ses cheveux bruns. Sans beaucoup d’effort, ni de bienveillance, on aurait pu penser à une toupie, je dis cela pour fixer les idées.

Elle se tenait devant le café, j’avais de bonnes raisons de penser que les trois dames patronnesse qui l’entouraient, nous accompagneraient autour de ce vin chaud qui serait sans doute moins allant que je ne l’avais imaginé, l’âge ne fait rien à l’affaire me diriez-vous, sans doute, mais pour ce que j’en voyais, j’avais quand même des doutes. Le temps de la rejoindre, une quatrième congénère s’était jointe au groupe, elle était accompagnée ou plutôt précédée d’une chose minuscule et tremblante qui s’agitait en tout sens, cela ressemblait vaguement à un chien et tirait sur une laisse à enrouleur que la dame laissait filer ce qui permettait à ce quadrupède en réduction de se faufiler entre les jambes des passants, obligeant certains à faire du saute mouton pour ne pas faire du tape-balle, ou bien à jouer bien involontairement au jeu de la ficelle. Heureusement, un couinement un rien geingard obligea sa propriétaire à essayer de récupérer l’animal, il n’était pas loin, entortillé dans sa laisse qui commençait à lui donner des airs de rôti prêt à être enfourné. Il fallut le sortir de cette pelote, cela prit du temps, l’animal sans arrêter de trembloter, ne cessait de gigoter, sa pauvre maîtresse peinait, elle s’attira quelques regards amusés, faillit le lâcher, heureusement la laisse dans laquelle il était entortillée le retint par une patte, un peu comme ces canards laqués que l’on peut voir pendre en devanture des restaurants chinois. Le couinement tourna en sorte piaulement curieux qui monta dans une gamme d’aiguës assez étonnante. D’effroi, ou d’étonnement, la dame faillit à nouveau le lâcher tout pour de bon, heureusement une bonne âme aux réflexes aguerris, récupéra avant le choc la laisse au bout de la quelle l’animal continuait à gigoter et couiner.
Du vin chaud on passait à Guignol sur la place du marché.

Entre temps le groupe avait légèrement grossi, sans se rajeunir pour autant, je voyais le vin chaud commencer à ressembler à une sortie de club de tarot.

Nous nous engouffrâmes dans le café , nous n’étions pas seuls, c’était bourré à craquer. Sophie, prévoyante, avait réservé une table à l’étage, le cadre y était aussi chaleureusement déshumanisé qu’au rez-de-chaussée, chacun s’installa faisant cercle autour d’elle, des petits tas de manteau se formant dans les interstices. Chacun se regardait, puis regardait Sophie qui les regardait aussi sans mot dire, la boucle était bouclée. Du coup chacun avait le nez en l’air ou l’air ailleurs, heureusement le lieu était bruyant, le silence de la tablée passait inaperçu, un ange s’était posé dans le brouhaha général et y prenait ses aises. J’avais pu me loger dans un espace à côté de la propriétaire du petit animal grelottant qu’elle caressait distraitement et que j’essayais de ne pas écraser. Elle me regarda et me sourit, je lui rendis sous sourire, l’éducation n’est-ce pas, comme nous nous étions tout dit elle continua son tour d’horizon.

Un doute me prit, avais-je la moindre idée de ce que je faisais là ? Pour me donner le temps d’y répondre je me plongeais dans l’étude attentive de la carte du café, il y a toujours beaucoup de choses à y lire, les sodas y sont décrits les uns après les autres. Je me perdis en réflexions de haute volée sur le café : une boisson assez banal mais aux formes assez changeante si on réfléchit bien : un café est court, aussi appelé expresso, parfois serré ou allongé voire double, il est noisette ou crème, il peut être Liégeois ou frappé, il est parfois gourmand, ou, souvent en fin de journée, Irish. Je fus interrompu dans mes passionnantes et un rien parallèles réflexions par ma voisine au toutou qui semblait avoir un réel besoin de ce double format A4 dont j’avais fait ma page de lecture mais aussi, à bout de ressource, mon motif d’évasion. Je le lui tendis aimablement tout en cherchant un autre objet de distraction, et c’est là que mon regard divaguant croisa celui de Sophie.

Ce grand regard étonné et perdu que je lui connaissais avait à cet instant basculé dans l’interrogatif, ou le spéculatif, difficile à déterminer, mais surtout ce regard me fixait.

Par réflexe, par habitude, par distraction sans doute, je lui souris. Elle me renvoya un sourire qu’elle supposait enjôleur et que je perçus plutôt aguicheur. Son gout pour les échanges horizontaux, qui d’ailleurs se pratiquent aussi à la verticale, laissait augurer un agenda encombré, et à son regard, mais surtout à son inquiétant sourire, l’idée me vint qu’il pouvait être dans ses intentions de m’y mettre, dans l’agenda s’entend, enfin, vous m’aurez compris. Je ne suis ni pudibond ni très bégueule mais d’une part j’avais en ce domaine déjà quelques occupations, et par ailleurs ma libido étant ce qu’elle est, j’avais besoin d’un enthousiasme un rien affirmé pour envisager des moments qui soient connivents avec ceux que Sophie visiblement avait en perspective. Mais là franchement le moteur dudit enthousiasme avec quelques ratés à l’allumage.

Face à ce sourire et vaguement gourmand et , pour tout dire, franchement carnassier, je me plongeais dans l’observation attentive du bord de la table dont le placage semblait se disjoindre. Comme je le disais : l’évitement. Quoiqu’en la matière je sentais que j’étais en train d’en atteindre les limites , le moment de l’explication semblait fâcheusement vouloir poindre. Tel que j’étais je pouvais m’esquiver facilement, la fuite me semblait donc , au pire la solution du dernier recours.

Comprenez-moi, je ne suis pas lâche, je suis assez facilement bravache, parfois même audacieux , et je me laisse rarement marché sur les pieds. Mais dire non à une femme est d’une complication sans nom, et peut vous conduire à vivre des moments très bruyants. Le plus avisé et le plus simple, si ce n’est le plus facile est de leur faire dire non, elles le vivront très bien et ne vous en voudront pas. Alors que si vous leur dites non, pauvre de vous, c’est le début des ennuis, et si par malheur vous avez des amis communs mais surtout des amies communes, seule une ile déserte pourra vous sauver de l’ouragan que vous aurez fait naître.

Croyez-moi : la fuite, en dernier recours certes, mais la fuite quand même.

Avait-elle suscité la question ou celle-ci faisait-elle suite à un échange qui m’avait sans doute échappé, je l’entendis dire sur un mode interrogatif : « La première question que je pose à un homme ? », les visages se retournèrent vers elle, les nez en l’air s’abaissèrent, les airs vagues semblèrent se réveiller, un certain intérêt se fit jour sur les visages. Elle sembla réfléchir, émit à haute voix quelques possibles hypothèses qu’elle rejetait aussitôt, ainsi sur le fait qu’il se gratte le nez, qu’il couche, qu’il ronfle, qu’il… puis se penchant vers nous « en fait il y a surtout une question importante que je lui pose, mais çà je ne peux pas vous le dire », elle partit dans un grand éclat de rire, puis se pencha à nouveau vers nous « non, je ne peux pas vous le dire » nouvel éclat de rire. La chose étant entendue, il suffisait d’insister, chacun fit chorus. Elle regarda au tour d’elle avec un air à la fois hilare et faussement pudique ce qui curieusement lui allait assez bien. Elle se pencha d’avantage « je lui demande si.. », s’arrêta, mis sa main sur la bouche « oh je ne sais pas si je dois vous le dire.. » et re-éclat de rire, et chacun d’insister, la chose devenait passionnante, en fin elle lâcha : « je lui demande si c’est un éjaculateur précoce ». Il y eut un léger blanc, quelques uns pouffèrent, d’autres affichèrent des mines faussement choquées avec des « Oh ! » de réprobation, ma voisine sembla un instant ailleurs, regarda son chien avec un certain étonnement puis Sophie qui gloussait, plus faraude que penaude.

Nous étions trois hommes autour de la table : deux grisonnants et un arborant une couleur d’un brun corbeau des plus chimiques, ce dernier se demandant à haute voix qui irait dire qu’il est éjaculateur précoce. La question était d’importance, les regards se tournèrent vers notre trio censément représentatif de la gente masculine, nous nous approchions de considérations statistiques passionnantes. Le cœur des femmes se fit entendre, les deux hommes se récrièrent disant que non, décidément non et définitivement non, une telle faiblesse, une telle faille dans leur masculinité certes vieillissante mais toujours active, ne les concernait pas.

Il ne restait plus que moi, j’était le centre de toutes les attentions, je sentais tous les regards converger, goguenards ou amusés et surtout un fortement intéressé, je ne crois pas me souvenir avoir jamais vu Sophie aussi attentive, son charme naturel y laissa quelques plumes .
Une inspiration me prit, la question devenait opportunité à saisir. Avec un air aussi navré que fataliste je fis remarquer que j’arrivais à un âge, long regard sur mes congénères, où l’éjaculation elle-même devenait un chemin d’embûches, alors précoce ou pas, je n’étais plus en mesure de faire la fine bouche.

Je reconnais que cela ressemblait à un sabordage en bonne et due forme mais en même temps je me garantissais quelques tranquillités du côté de Sophie qui d’ailleurs à cet instant affichait une réelle déception. Comme je le disais il y a des opportunités qu’il faut savoir saisir, et mon ego me diriez-vous ? Sans doute fut-il un peu flétri, mais vu les circonstances et l’auditoire, je n’y trouvais rien à redire, bien au contraire. Je vis des regards de commisération, un certain flottement, puis dans un bel ensemble chacun se sentit brutalement appelé par des activités dont l’urgence ne semblait pas les frapper d’évidence peu avant ma remarque.

Sophie ne fut pas la dernière à partir elle me gratifia d’une bise fugace et à peine esquissée, chacun s’éparpilla en me contournant tant que possible. Mes congénères mâles en oublièrent de me saluer… il y a des moments où l’ironie peut révéler quelques réalités, c’est une leçon que l’on tend souvent à oublier.
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