Un thé chez Molière

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Un thé chez Molière

Message par Menuiziebihan le Dim 1 Fév - 16:08

Les choses se présentaient mal, elle m’avait donné rendez-vous au croisement de la rue Quicampoix à coté du passage Molière, déjà s’agissait-il du croisement avec la rue Rambuteau ou la Rue aux Ours, Ben oui : une rue c’est comme un bâton, il y a deux bouts, et le passage Molière était pile au milieu de la rue Quincampoix. J’avais bien compris que Béatrice ne s’était pas encombrée de détails géographiques aussi triviaux pour me donner rendez-vous, bien sûr j’aurai pu demander quelques précisions, mais je plaide non coupable, car je ne suis pas parisien, nul n’est parfait, c’est seulement arrivé sur place que je réalisais que la rue ne se terminait pas en impasse et constatait l’exact symétrie des deux carrefours par rapport à au fameux passage . Je me préparais donc à jouer le métronome passant et repassant régulièrement devant le passage Molière où nous devions aller après. Ah ! je vois ce léger étonnement se dessiner sur votre visage, n’aurait-il pas été plus simple de se donner directement au passage Molière ? Question pertinente, d’autant plus qu’il tombait un léger crachin et que le passage Molière offrait un abri tout à fait adapté. A cette question justifiée, je n’ai qu’une réponse envisageable : la logique féminine, vous savez cet univers un rien parallèle qui tient pour méprisable le factuel, et n’accorde d’intérêt au concret que quand ce dernier vient se mettre entre les jambes de sa détentrice, comme un collant qui file par exemple, quoique l’exemple est un peu fort, je vous l’accorde car là on ne parle plus de réel mais de drame.

Mais pour tout vous dire ce n’était pas là ma principale préoccupations, je ne connaissais de Béatrice que ce qu’elle avait mis sur le site de rencontre, ainsi que quelques photos et les échanges que nous avions eu. Il faut que je vous dis que j’ai avec les visages une relation compliquée, ou plutôt une absence absolue de relation. Car c’est là tout mon souci je n’ai aucune mémoire des visages, si je rencontre une personne il est peu probable que je la reconnaisse la deuxième fois, les chances  sot meilleures au bout de la troisième , voire idéalement quatrième fois, enfin disons cinq et là on est dans un schéma idéal, quoiqu’il me soit arrivé de ne pas reconnaitre une personne que je fréquentais pour tant assidument, mais il est vrai à ma décharge que je ne l’avais pas vu depuis trois mois quand je l’ai croisée sans la reconnaitre. Elle l’avait d’ailleurs fort mal pris ce que je trouve assez désagréable et proprement surprenant. Vous m’accorderez qu’ il arrive à tout un chacun d’avoir des moments de distraction:  ne vous est-il jamais arrivé d’oublié quelque chose d’important , un gâteau d’anniversaire par exemple, pendant que vous faites vos courses, n’avez-vous jamais oublié un anniversaire de mariage ? Jusqu’au jour où vous avez fini par mettre la date dans votre agenda électronique, quoique …, combien de fois ne vous êtes vous pas emmêlé les pinceaux en donnant l’âge de vos enfants, ou leur date de naissance.

Moi c’est surtout les visages, enfin les visages et les noms, en fait l’information arrive toujours tardivement et pas vraiment de façon synchroniser, quand je me rappelle d’un nom il est rare que je  fasse le lien avec un visage, ce qui , quand vous rencontrez des gens est d’un intérêt discutable et quand je réussis  à me souvenir d’un visage, c’est le nom qui vient pas, dans ces cas là la solution est de faire l’allusif, éviter d’interpeler, du genre « Eh ! Euh ! Toi là-bas au fond, à gauche, brune, cheveu mi-long, ensemble marron... » côté anthropométrique il y a rien à reprocher, c’est précis et plutôt exact, par contre le commun des mortels, et notamment celle à qui vous vous adressez,  pourrait y trouver à redire.  Donc l’allusif qui peut avoir plusieurs formes, le murmure inarticulé quand vous êtes sensé dire son nom, ca marche mieux si la personne concernant est présente car c’est elle qui du coup donnera d’une voix forte et claire son prénom, le plus efficace étant de tousser, cela crée une réaction assez  naturelle, un rien compassionnelle, et donc motivera d’avantage la personne à se présenter. Il est évident que cette stratégie doit alterner avec d’autres, j’en ai une petite liste à votre disposition si le sujet vous intéresse.

Ne me remerciez pas, c’est tout naturel, on a tous ses petits défauts, qui sont finalement une part de notre charme, et du vôtre particulièrement, si si je vous assure je l’ai remarqué, ne rougissez pas.

Donc j’avais ce problème de mémoire de visage, car enfin comment voulez-vous reconnaître un visage dans une rue à partir d’une photo ? C’est très compliqué, cela demande de l’imagination, de la mise en situation : selon les éclairages, les paysages en arrière plan, coté gauche coté droit, inclinaison de la tête, la perception que vous en aurez changera radicalement.  Je sais que les autres y arrivent mais cela ne veut pas dire que ma question est infondée.

En fait de toute façon ce que je préfère dans ce genre de circonstance, c’est le café : un café peu fréquenté, avec des tables correctement espacées et sans recoin. Pourquoi cet excès de précautions ? Allez-vous me demander. Vous noterez tout d’abord que je ne prétends à aucune exigence quant à la qualité du skaï ou de la moleskine (la mode des banquettes est un peu passée) , la politesse des serveurs (ceci étant nous sommes à Paris donc nul espoir de ce côté-là), la qualité des boissons ( qui  a réussi à se faire servir un et vrai chocolat chaud dans un café parisien), et autres considérations de ce genre.

Ce sont plutôt des considérations pratiques : il  s’agit d’être vu plus que de voir, donc j’arrive largement en avance, m’installe bien en vu, commande ce que le lieu a de plus buvable à proposer, je conseille un café c’est ce qu’il y a de moins cher et  dans tous les cas vous ne le finirez pas, puis je me plonge dans un bouquin ou un journal, çà c’est le volet stratégie. Si vous avez le nez en l’air et que vous ne bronchez pas quand la personne que vous attendez  pénètre dans les lieux, en se mettant  pratiquement sous vos yeux, croyez-moi votre côte se décote et à moins que vous arriviez à vous faire passer pour un indécrottable rêveur, ce qui à mon âge s’assimile à du gâtisme précoce, vous partez avec un sérieux handicap, alors que le nez plongé dans cet ouvrage captivant vous avez toutes les excuses du monde pour ne pas avoir vu et donc reconnu l’objet de votre attente, un détail qui a son importance : soyez profondément et totalement concentré sur votre lecture, les femmes ont un instinct redoutable pour les apparences, chez elle c’est un seconde nature, si vous faites semblant elles le remarqueront, ne me demandez pas comment c’est ainsi, en ce domaine considérez que vous ne serez jamais gagnant c’est plus simple. Côté livre c’est un peu  comme pour les boissons, préférez un Perrier à une bière ou un whisky, préférez Guillaume Musso ou Marc Lévy à Michel Houellebecq  ou  Thomas Picketty, après vous faites ce que vous voulez mais ne vous étonnez pas de voir s’afficher une moue dubitative si votre vis-à-vis réalise qu’en l’attendant vous lisiez Soumission ou Capital au XXI ème siècle. Il y a des lectures qui enrichissent l’esprit mais grippe les relations amoureuses, en tout cas après cela peut être plus compliqué.

Donc je préfère les cafés, c’est la raison pour laquelle je n’étais au plus haut de mon enthousiasme en arpentant ce bout de la rue Quincampoix sous ce crachin hivernal qui, je le sentais bien, allait se rappeler à mon bon souvenir le soir ou le lendemain, je suis fragile de la gorge. Qui plus est chez moi c’est dramatique, il suffit que je pense à une maladie pour que de suite je ressente les symptômes de cette dernière. Ce n’est pas que je sois hypocondriaque, je ne suis pas un obsessionnel, je m’occupe de ma santé ,comme tout le monde, comme tout un chacun j’ai une armoire à pharmacie décemment fournie, avec ce qu’il faut en terme d’analgésique, d’anti-inflammatoire, d’antigrippaux (même en été , on en sait jamais) d’antifongique (jamais eu besoin mais au cas où) , d’antispasmodique (on m’a dit que c’était bien d’en avoir) ,d’antihistaminiques  (j’ai lu un jour un article sur l’œdème de Quincke, cela m’a terrorisé, depuis j’ai une boite), j’ai bien sur des antidiurétiques (me rappelle plus pourquoi) , des anti-diarrhéiques  mais aussi des laxatifs (l’un compense l’autre) , des antiémétique (jamais été sensible au nausées, jamais eu le mal de mer mais je me dis que çà peut m’arriver, il est vrai que le mal de mer quand vous êtes en appartement c’est rare), des antitussifs ,  et autres produits et bien sûr un échantillonnage assez intéressant  et très à jour ce qui se fait de mieux en matière d’anxiolytique et d’hypnotique. Donc comme je vous le disais, je ne fais pas une obsession de ma petite santé.

Cependant nous nous égarons, ainsi pendant que je transformais la rue Quincampoix en Salle des pas perdus,   et que je sentais venir une légère irritation au niveau du larynx , rien d’excessif mais je sentais que la soirée était mal engagée, j’en étais là de mes différentes considération et de mon  pronostic médical, quand mon téléphona bipa, et quelques secondes plus tard ,alors que je consultais mes messages, une voix m’interpellait, c’est ce qui s’appelle être sauvé par le gong.  Elle se tenait devant moi, souriante et me tendit la main.

Nous engageâmes, péniblement, une petite discussion, je ne sais pour vous dans ce genre de situation je peine toujours au démarrage, parfois je suis même à la peine du début jusqu’à la fin mais on ne peut pas tout prévoir.

Une première constatation, celui ou celle qui avait pris les photos qu’elle avait mises sur le site, avait d’évidente qualités artistiques ou un bon logiciel de traitement de l’image, voire les deux, en tout cas le résultat était parfait… sur la photo, dans la rue, surtout avec ce léger crachin, c’était , comment vous le dire aimablement,  un peu moins avenant. Mais il n’y a pas que le physique qui compte n’est-ce pas, en tout cas là le fait était clair le physique ne pouvait plus compte.

Je croyais qu’elle connaissait le quartier, je me trompais, elle nous fit visiter trois cafés  sombres, étroits, bondés et  bruyants , pendant que ce satané crachin tournait à la pluie, enfin nous avisâmes une brasserie qui se vidait des habitués du déjeuner et se remplissait des touristes qui se mettaient au sec.

Une fois installés nous nous sourîmes, elle m’expliqua qu’elle était très mal à l’aise dans ce genre de situation,  je lui dis que je comprenais,  elle se plongea dans la lecture captivante de la carte, puis au bout de quelques instants me déclara que ce serait mieux si c’est moi qui parlais. Tout cela devenait passionnant : entre moi qui avait un démarrage des difficiles et elle qui le vivait mal je sentais que cette après-midi allait soit tourner au spectacle pour dame patronnesse ou au dialogue genre Godard, vous savez comme dans Pierrot Le fou : « - Qu’est-ce qu’on fera? – Rien, on existera. – Olala, ça va pas être marrant. – C’est la vie. » il y a des passionnés.

Heureusement elle avait un programme, et moi des doutes grandissant, elle avait deux entrées pour un spectacle « original »  dans une petite salle de spectacle à coté, je lui demandais si c’était un spectacle, elle me dit non, et ajouta pas tout à fait. Non je comprenais, le contraire de oui, la « Pas tout à fait » je saisissais moins. Comme la salle d’après son nom semblait dédiée à la poésie, je fis une piètre et ultime tentative, et demandais si c’était de la poésie, elle répondit qu’il y avait de la poésie mais que cela dépendait des gouts, mais qu’il parlait plus qu’il ne chantait, que ce qui comptait c’était le lien entre les deux, et que tout cela était multimodale, et pour achever le tout , et m’achever aussi,  elle m’expliqua que  toutes ses compositions avaient pour point de départ la voix « vive » de poètes, je reconnais que la voix vive m’a littéralement scotché. Je connais les voix fortes, douces, faibles , aimables, chaudes, rugueuses, blanches et bien d’autres. Mais force est de reconnaitre qu’avec  les voix vives des poètes j’étais impressionné, totalement perdu mais impressionné.

Donc je changeais de sujet, enfin j’essayais, heureusement pour moi , et peut-être pour nous,  l’heure tournait il était temps de se rendre au spectacle. Je lui expliquais que je ne pensais pas  pouvoir  rester plus d’une heure du fait d’autres engagements, j’étai ennuyé bien-sur mais je n’avais pas prévu n’est-ce pas, elle comprenait, je n’aurai qu’à m’esquiver au moment voulu. Cette sage précaution, ou ce pieux mensonge c’est comme vous voulez, s’avéra m’être bien utile.

Nous nous retrouvâmes au fond de la petite salle, sur la scène, des instruments, synthétiseurs, ordinateurs, guitares acoustiques, et au-dessus un écran. Les lumières baissèrent, les artistes entrèrent dans cette demi-obscurité, comment firent-ils  pour s’installer sans se prendre les pieds dans les tapis ou les fils électriques qui n’attendaient que çà restent pour un des grands mystères, l’autre grand mystère étant le spectacle lui-même, auquel je ne compris strictement rien durant l’heure que je restais. Je serai donc rien incapable de vous le décrire, il y avait de l’image, il y avait du son, de la musique et des paroles, tout cela arrivait de façon assez empirique et me laissait singulièrement perplexe.

Ce n’est donc pas sans une certaine satisfaction que je quittais ma voisine pour retrouver quelques instants plus tard un monde sans doute plus terre à terre mais moins monosyllabiques, moins dodécaphonique, enfin comment  vous le dire, je reprenais place dans un monde à ma mesure.
Il y avait ce soir-là une rencontre de Rugby , je connaissais quelques cafés on pouvait la suivre, il y aurait de la bière, des passionnés, des cris, de la charcuterie et très peu de dialogues, c’était parfait.
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