Café de solitude

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Café de solitude

Message par Menuiziebihan le Lun 22 Déc - 9:17

James Dean a les yeux perdus dans le vague, une ombre se dessine sur ses paupières, il est là, les épaules rentrées mais beau, inaltéré, avec comme un air d’éternité, au-dessus de lui Marylin a pris une pose de vamp, les lèvres pulpeuses à souhait, légèrement entrouvertes, cheveux bouclés, tout en fixant à travers ses long cils elle semble s’enlacer, le regard un rien aguicheur. Les cadres sont de guingois mais ,assise face à ces icônes de noir et blanc, elle n’a pas un regard pour la beauté sombre de l’un et la sensualité torride de l’autre. Elle se tient face à la porte vitrée, le regard dans le vide, elle a gardé bien enroulé autour du cou son épais cache-nez tricoté à larges mailles , de même son blouson est à peine ouvert, une coupe étroite qui n’a rien de très flatteur pour sa silhouette aux hanches évasées, on sent l’ achat économique qui ne doit rien à l’élégance, c’est pire pour le collant déformée et trop large qui ne laisse rien ignorer de ses hanches épaisses, elle a les mains enfoncées dans son blouson alors qu’il ne fait pas froid dans le café, tout est usé en elle, son regard est fatigué, ses traits n’ont pas d’âge, ce sont ceux d’une vie sans histoire, sans passion, ou si peu, une jeunesse fugace, un quotidien morne, voilà ce qui se lit à travers elle et son accoutrement. J’imagine ses nuits de solitude, ses espoirs perdus d’instant vain d’égarements, sur son visage on lit une fatigue sans sommeil, on l’imagine dans un lit de chiffons arides. Où est donc partie son enfance ? Ces moments tendres innocents et certains, avait-elle connu l’amour, les élans, la passion, les nuits à deux, les nuits qu’elle a vécues, les nuits qu’elle a rêvées. Décidément l’automne est venu bien trop tôt, il hante les murs de ce qui lui tient lieu de logis, il s’installe dans les pièces où rien ne bouge, il est le silence du salon, le froid du lit. Combien de fois a-t-elle voulu fuir ce lieu sans soleil, pour aller hanter les rues et les cafés, s’y incruster, devenir une habituée à qui on sourit parfois, ici ou ailleurs peu importe le café aura le gout d’un peu de vie, il aura le bruit des conversations, celles des autres bien sur, mais c’est si bon de les entendre, et parfois on les écoute et cela devient un peu la sienne, en fermant les yeux, pour faire comme si, on a alors l’illusion d’une autre vie dans le ronron des discussions et des rires.

D’un mouvement brusque elle se lève, le collant épais et gris fait des plis qui sont plutôt des poches, un truc pratique et confortable mais usé et sans charme, quelle importance : qui ira s’en inquiéter ? La voilà qui sort sans un mot pour la patronne ou la clientèle éparse, des habitués qui tournent à peine la tête quand elle franchit la porte du café. Derrière elle James Dean et Marylin , toujours de guingois, ont gardé la pose et restent indifférents à la table soudainement désertée où les tasses de café vides resteront ainsi encore un moment, attendant que les tenanciers du lieu s’accordent le temps de les ramasser, pour le coup d’éponge se sera plus tard, en fin de journée, peut-être, à moins que les clients s’en chargent, ce n’est pas rare, on a toujours un kleenex ou un sopalin qui traîne dans la poche, surtout en hiver.

En haut à l’écran les chiffres du Rapido continuent à tourner, les tirages se succèdent, accrochent éventuellement le regard des consommateurs, le Jukebox diffuse du disco dans l’indifférence des regards vides et des paroles rares, couvert parfois par le bruit des tasses qui circulent sur le comptoir, ou que la patronne sort du lave-vaisselle et range sur le présentoir.

Ma voisine repose son téléphone sur un au revoir qui se voudrait peut-être tendre et qui sonne rauque ; tout est en longueur, son visage, son nez, les cheveux, hésitant entre le blond et le blanc, les rides qui forment comme deux parenthèses autour de sa bouche pincée, les jambes graciles, gainées d’un fourreau sombre avec des bottes décorées de gros fermoirs, et ce corps maigre, enserré dans un blouson étroit. On entend les limons de nicotine quand elle demande un café, le deuxième, une voix rugueuse, sourde, involontairement gouailleuse, irrémédiablement vulgaire, elle a reposé le téléphone tel un paquet de cigarettes, elle jette un regard sur l’écran du jeu, les cernes sont des poches sombres, regard déjà fatigué en ce matin d’hiver, usé trop tôt, aride de rêves.

Elle fait la grimace devant son ticket de jeu, elle murmure « J’ai même pas un numéro », les statistiques ne l’intéressent pas, elles observent les chiffres comme les oracles auscultaient les entrailles des animaux, elle y lit un espoir, pas celui de gagner mais au moins de voir des numéros gagnants. Son regard va de l’écran au ticket, incrédule devant cette absence inattendue et de si mauvais augure, en parlera-t-elle avec sa voisine, ses amis, la commerçante du coin ? La phrase tourne un peu en boucle, tel un mantra, étonnée autant que désemparée, elle en serait presque triste. Alors finalement elle va rejouer, se déleste à nouveau de quelques dizaines d’euros, se rassoit et attend, ignorant son café qui refroidit, enfin le nouveau tirage s’affiche et le sourire revient, elle a un chiffre gagnant, le signe qu’elle attendait, l’espoir d’une bonne journée, ce même espoir qu’alimente la lecture quotidienne des prévisions astrologiques, parcourues chaque matin et oubliées à peine le pas de la porte franchi, petits bonheurs furtifs, futiles sans doute mais nécessaire à son quotidien. Des joies courtes, simples, pour une vie qui s’écoule entre les quatre murs de ce village dans un quotidien sans ambition. elle a eu des rêves bien sur, Il y a longtemps, elle ne les a pas vus s’étioler, d’ailleurs se rappelle-t-elle seulement qu’elle en a eus, parfois certains soirs dans son lit, quand la télévision est éteinte que les voisins se sont endormis, et qu’alors le froid du lit et le silence de la pièce lui rappelle que malgré les peluches un peu ridicules qui s’entassent dans un coin et les bibelots sans charmes qui encombrent les étagères, malgré les draps aux couleurs autrefois claquantes, il n’y personne avec qui parler de ces rêves ni même en sourire. Certains hommes sont passés, et repartis, il n’y a pas eu d’enfants, c’est mieux ainsi le répète-elle, de toute façon il y a les autres, ceux qui l’appellent tata ou tati, à qui elle fait de temps en temps des cadeaux, instant de partage qui lui permet d’exister dans le regard des autres.

A une table trois générations se sont installées : une jeune femme tient sa fille sur ses genoux tout en sirotant un café , elle a les articulations fines, des yeux clairs, un joli ovale, des cheveux blonds coiffés sans manière qui encadrent son visage dans un aimable halo mousseux. En face d’elle la mère, replète, engoncée dans une doudoune qui la boudine à l’excès, jette un regard sur le résultat du dernier tirage, son billet est perdant, elle en fait une boule qui termine dans la tasse vide. Est-ce le signal du départ ? La jeune femme pose sa fille et se lève alors que la musique a viré au rythmique, deux bonhommes discutent au fond de la salle, ils haussent un peu le ton pour couvrir la musique qui se la joue façon Lounge, la mère se redresse toujours engoncée dans son manteau qui la fait ressembler à un culbuto, on serait tenté de vérifier. A petit pas elle suit sa petite-fille qui ne lâche pas la main de sa mère.

L’heure du déjeuner approche, c’est l’instant flou, un entracte qui ne dit pas son nom, les derniers clients de la matinée s’en vont, les tasses vides traînent toujours sur les tables, les bouts de papiers aussi. Le patron navigue entre fourneaux et salle, sa femme a quitté le bar pour écrire le menu du jour sur le grand tableau noir qu’elle mettra à l’entrée, elle s’applique sur chaque mot, pas de fioriture, du précis, du descriptif, la purée est « maison » et le Burger aussi, pour rendre la chose attrayante elle utilise des craies de couleur, elle est concentrée, cela prend du temps, il est dit que les tasses attendront.

Il est temps de partir, le ciel est bleu, l’air froid pousse à presser le pas, le givre a quitté le pare-brise des voitures, il brille encore sur le toit des maisons et sur les pavés de la place du village, le pas se fait glissant, certains entament des figures de style surprenantes, involontaire d’imagination.

Ma solitude m’attend, chaude, calme, silencieuse dans l’air immobile du logis. Tout y est bien rangé, propre, figé. Le soleil de midi inonde l’appartement et réchauffe le carrelage blanc, l’horloge de l’église sonne douze heure, il me reste encore bien des heures à occuper d’ici ce soir.


Dernière édition par Menuiziebihan le Mar 30 Déc - 10:40, édité 1 fois
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Re: Café de solitude

Message par Patrice le Mar 23 Déc - 22:09

Bien des heures à occuper, mais quelle belle occupation que cette écriture...
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