Un instant de Justice (Suite et fin)

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Un instant de Justice (Suite et fin)

Message par Menuiziebihan le Mer 19 Nov - 16:02

IIl y a comme çà des jours sans, et c’était un jour sans, en fait c’était plutôt un paquet de jours sans, du genre semaine sans, avec ces derniers temps une forte tendance au mois sans. Bon je ne vais pas commencer à m’apitoyer sur mon sort , il y a pire, enfin c’est ce qu’on dit, en tout cas c’est ce que l’on me dit, et franchement , de vous à moi, ce genre de considérations m’épuisent, me fatiguent, m’exaspèrent, me crispent, pour tout dire cela me fait une belle jambe. Car de vous à moi je ne connais rien de plus crispant que de se coltiner ses problèmes avec une bonne âme qui vient vous expliquer que ce n’est pas la peine de vous en affliger car il y a de part les mondes des gens qui sont dans la misère, dans le dénuement, dans la maladie, la guerre, la faim, et autres joyeusetés qui feraient passer les sept plaies d’Egypte pour une promenade de santé, et donc que vous, enfin moi, n’avez aucune raison de vous plaindre puisque vous n’êtes pas confronté à la misère, le dénuement, etc…

Je ne sais pour vous, je m’en voudrais de parler en votre nom, mais quand j’entends ce genre de mièvreries, qui sont d’autant plus insupportable qu’elles vous sont servies avec un air condescendant, ou pire encore le regard apitoyé d’un thuriféraire autoproclamé de mère Téresa , et bien quand j’entends cela et surtout je vois ces mines confites de fausses dévotions chrétiennes, je me dis que certaines pratiques que l’on qualifiait, un peu exagérément, de barbares, mériteraient d’être remises au gout du jour, à quoi je pense ? Oh mon Dieu (c’est le cas de le dire) à rien en particulier, le choix est large, par exemple la résurgence du supplice de la roue, l’écartèlement aussi, le pâle, bref un ensemble de supplices divers qui, je pense, à pratiquer sur certains m’apporteraient un certain apaisement au niveau de mes chakras.

C’est à peu de choses prés ce à quoi je pensais en cette après-midi pluvieuse. Non point que je fusse confronté à des néophytes confits de dévotions quant à la défense des pauvres et des opprimés et qui auraient mis toute leur conviction à me faire toucher du doigt le mépris absolu que mon égoïsme misérable faisait naitre en eux, ce n’étaient pas ce genre d’échantillon de l’humanité qui me poussait à délirer sur la pratique des brodequins, ou autres joyeusetés. En fait la cause de mon délire un tantinet sanguinaire était d’apparence, mais d’apparence seulement, assez peu redoutable, un mètre cinquante au garrot, une sorte de croisement entre une maitresse d’école frustrée et une surveillante d’hôpital condamnée à mourir vielle fille, une voix qui restait obstinément dans les aigües, des bras décharnés, une masse de cheveux bruns coiffés façon monticule tenant ferme leur équilibre au-dessus d’un visage étroit, point de fioriture si ce n’est un usage excessif du rouge à lèvre et des lunettes cerclées qui d’ailleurs ne manquaient pas d’élégance.

J’étais assis dans une des salles d’audience du tribunal de Nanterre, le lieu est impersonnel à souhait, un immense hall gris, comme le temps extérieur. Par une idée curieuse que seul un architecte surpayé peut avoir, les grandes baies vitrées avaient été aménagées en serre où se trouvaient des palmiers, de belles tailles qui du coup cachaient totalement la vue sur l’avenue ce dont personne ne pouvait se plaindre mais bloqué aussi l’éventuel rayon de soleil ou résidu de clarté lumineuse que nous dispensait déjà assez chichement un ciel peu complaisant et lourd de pluies menaçantes. La salle ne faisait pas recette, nous étions à peine une vingtaine parmi lesquelles une poignée de quidams tels que moi qui affichaient leur état de plaignants, je me faisais la réflexion que s’il n’y avait les avocats, il régnerait dans les salles d’audience un silence dont la qualité vaut celui des salles d’attentes des dentistes.
Nous faisions donc un peu désordre parmi cette foule tout de toge vêtue, chacun s’occupant sans fébrilité excessive : il s’agissait de relire les notes, téléphoner, regarder les messages, avoir le nez en l’air, ou se le curer ou bien plus prosaïquement deviser avec son voisin ou sa voisine qui parfois représentait la partie adverse, ils étaient entre confrères, seule la jalousie, probable, et la condescendance, certaine, pouvaient être motifs à dispute. Dans quelques minutes ou quelques heures ils s’opposeront, combat de coqs ritualisé à l’extrême qui n’avait qu’une très vague et lointaine ressemblance avec les exercices de style d’un Vergés ou d’un Dupont-Moretti , nous étions au niveau de l’arrière-cour .

Une sonnerie retentit, du genre de celle qui joue les crécelles pour vous faire accélérer le pas quand vous lambinez dans les couloirs avant le lever de rideau, mais ici point de trois coups ni de roulement de tambour pas plus qu’il n y’ aura de lever de rideau mais bien plutôt un lever général des toges et des quelques justiciables qui étaient venus se perdre dans ces lieux où ils sont plus motifs que parties.

Les juges pénètrent dans la salle d’audience, instant solennel , enfin d'une solennité toute théorique car dans ce lieu hautement symbolique de la défense des intérêts du travailleur je vis plutôt débarquer quatre braves dames qui n’auraient pas dépareillé dans un club de tarot ou de coutures, la première a pénétré dans la salle arboraient le tenue officielle des dames patronnesses, chignon approximatif, collier de perles bon marché et tailleur défraîchi, elle était suivie de prêt par celle qui allait présider cette séance et que j’ai pu vous décrire de la façon qu’il convient, puis sont arrivées deux autre dames dont je résumerai l’apparence d’un seul mot, ou plutôt d’une profession : concierge, non-point que je traite par le mépris ce noble métier qui fut celui de ma grand-mère, paix à son âme, mais il est indéniable que quand on évoque ce mot un certain nombre d’images vous viennent à l’esprit , dont le point commun est une forme de rombière particulièrement gironde peu en frais d’efforts cosmétiques, eh bien nous y étions.

Donc vous l’avez compris l’image que j’avais de la justice venait de prendre un petit coup dans l’aile, en tout cas de descendre quelques degrés.
Tout le monde s’assit sagement, comme on peut l’attendre d’une classe si ce n’est studieuse au moins obéissante. Et obéissante elle avait sacrément intérêt à l’être cette classe, ce dont ne se priva de rappeler notre présidente du jury qui , jouant de façon fort convaincante les pastiches d’Elie Kakou, fit une étonnante et très réussie imitation de la maîtresse d’école acariâtre et aigrie à souhait. Comme c’était prévisible, nous eûmes droit à un rappel sur l’usage des téléphones, certes la greffière s’était déjà fendue sur le sujet d’un commentaire liminaire mais sans doute, en veine d’inspiration et de poussée lyrique, notre affable présidente jugea nécessaire d’en rajouter une couche très personnelle, un mélange tout en subtilité de menaces à peine voilées et de condescendance bien sentie. Ce fut accueilli dans une bonhomme indifférence par l’auditoire et salué par le sourire distrait des avocats notamment de ceux qui continuaient à pianoter sur leur gadget préféré, seul les plaignants, peu au fait de ce cérémonial, semblèrent se figer d’avantage, à la limite de la statue de sel pour certains. Prise dans sa logorrhée et à l’évidence animée d’une inspiration exempte de toute pesanteur digestive, notre présidente du jour continua sa péroraison, abordant dans la foulée un sujet qui semblait lui tenir à cœur : la brièveté des débats. Le terme est impressionnant, la réalité est plus triviale, pour faire simple les avocats et avocates étaient invités à faire court, être bref, parler peu, à laisser leur chance eux autres en quelques sorte. Je précise que sa demande n’allait pas jusqu’à escompter qu’ils fassent simple, il y a des limites à toute chose, mais à simplement faire court. Formuler ainsi cela peut ressembler à une gageure, voire un oxymore, quand un président de tribunal exige d’un avocat qu’il soit bref, il n’espère nullement voir se veux pieux se réaliser, il lui rappelle simplement que lui aussi doit déjeuner. Donc être le témoin d’une telle exigence de la part de la version jupon de Little Big Man, me laissa un instant rêveur et me poussa même à douter de la raison de l’auteur de ses propos.

Dans la salle d’audience les spectateurs présents ce jour-là ne semblèrent pas y trouver à redire ; nul ne leva le nez de son téléphone, n’interrompit de discussions faussement murmurées ou ne montra sa surprise ou son étonnement, chose pourtant que les avocats d’habitude maitrisent à la perfection. Dans le léger brouhaha des échanges plus sotto voce que murmure, la dame continua à enchainer ses remarques et avis sur l’inutile longueur des plaidoiries. Notez que je n’avais rien contre cet accès d’autorité qui me semblait par ailleurs frappé du coin du bon sens. En effet à part l’avocat qui déroule son bel exposé comme si c’était l’œuvre de sa vie et son client qui, à ses cotés, l’écoute avec la plus visible des attentions et le plus incongru des espoirs, qui donc est intéressé par ces beaux discours ? Peu de monde c’est certain, si ce n’est pour le plaisir de débiner entre confrères celui qui à l’instant s’étrangle d’étonnements feints, se surprend en interrogations de pure forme, ou s’émeut de la violence injuste de monde, oubliant de jeter un œil à son client qui parfois semble s’interroger avec inquiétude sur la cause de ce soudain désespoir.

La dame avait fini ses commentaires et s’assit. Nous allions enfin rentrer dans le cœur du sujet. Du tout moins nous pouvions l’espérer car du coté du greffier des conciliabules semblaient se tenir avec quelques avocats, il y eut des échanges avec la Présidente, tout cela faisait un peu désordre mais personne ne semblait y trouvait à redire, puis ces dames dans un bel ensemble se levèrent et l’assistance de suivre, et de quitter la salle. On m’expliqua que la Court allait délibérer sur des cas de recevabilité, la salle d’audience reprit à nouveau de salles de pas perdues, voire de dortoir pour certains.
J’hésitais entre une partie de Sodoku ou de mots croisés, ou peut-être comme mon voisin une petite-sieste, je notais en passant que la robe d’avocat peut aussi se transformer à l’occasion en oreiller de fortune tout à fait passable.

A nouveau la sonnerie retentit on se leva pour l’arrivée du quadrige féminin formant la Court. Je reconnais que le quadrige en question faisait un peu disparate dans le format mais ces dames réussirent à s’asseoir dans un bel ensemble et d’afficher avec la même unanimité sur leurs visages une expression de circonstance : l’ennui le plus absolu. Je ne pouvais pas leur en vouloir, passer la curiosité des premiers instants je sentais aussi cet ennui me gagner. Mon voisin s’était revêtu prestement de la robe qui lui servait juste avant d’oreiller, je notais l’aspect froissé-défroissé du tissu qui lui permettait de se plier à tous les usages possibles : oreiller, coussin, cache-nez mais aussi robe d’avocats.

L’après-midi se passa sur le rythme lent des plaidoiries qui s’enchainaient plus ou moins courtes, plus ou moins longues selon l’inspiration des acteurs, interrompues parfois par u rappel de notre maîtresse de cérémonie sur la nécessité d’être bref, rappel qui ne semblait pas émouvoir ses interlocuteurs qui continuaient leur péroraison au même rythme, avec le même entrain, au milieu de la somnolence et de l’indifférence vaguement ennuyée de l’auditoire.

La salle s’éclaircissait, je n’arrivais pas à déterminer si mon voisin était concentré dans une relecture de sa plaidoirie ou s’il s’était à nouveau laissé aller dans les bras de Morphée, un léger glissement d’une feuille de son dossier qui alla doucement atterrir par terre sans qu’il broncha, me donna la réponse, j’appréciai au passage la technique, fruit sans doute d’une longue pratique, permettant ainsi de grappiller quelques heures de sommeil. La somnolence commençait à me gagner quand mon avocat brusquement se leva, c’était notre tour.


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Re: Un instant de Justice (Suite et fin)

Message par Patrice le Lun 24 Nov - 22:09

Pour avoir vécu quelques fois ces instants inoubliables, je peux dire que le tableau est parfait. Donc le décor étant planté, que va-t-il se passer? Le suspens est savamment entretenu mais on peut craindre le pire l'auteur ne semblant pas dans un état d'esprit particulièrement euphorique. A suivre donc...
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