Mystères d'une oeuvre

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Mystères d'une oeuvre

Message par Menuiziebihan le Ven 24 Oct - 11:39

Il faut passer une succession de plaines à peine vallonnées, juxtaposition morne de champs, paysage anonyme et fade sous le ciel légèrement plombé de cette après-midi d’automne. On se dit que peut-être , en un temps, quelques batailles ont pu animer ces lieux reculés de tout,où seul saurait s’aventurer le conducteur malchanceux qui a cru naïvement fuir les bouchons en empruntant au hasard quelques raccourcis ignorés. Au loin on devine un tracteur isolé sans doute charuant ou ensemençant, objet minuscule qui semble immobile, trace d'un vivant dans ce paysage pourtant fait de la main de l'homme, point singulier dans ce fade patchwork aux couleurs rouillées par le temps qui pousse la vie loin de ce coin perdu.
On croise quelques poids-lourds, agressifs de masse, princes de ce bitume et auxquels il faut céder la place. Enfin, au bout d’un virage ou au détour d’une vague futaie, en tout cas dans un coin d’horizon , se dévoile un clocher, point de repère de tout village et qui s’annonce de loin dans cette campagne beauceronne.
L’entrée du village offre une vison des plus prosaïques , en contrebas des bâtiments agglutinés fait de tôles et de béton qui jouxtent un supermarché, son parking, sa station d’essence, c’est fonctionnel et triste, à côté, un panneau annonçant une zone artisanale domine des hangars éparpillés au milieu d’un terrain vague bétonné, vous arrivez sur un large rond-point de facture récente, témoin des ambitions d’urbanisation des édiles locaux, une pharmacie moderne domine le rond-point de sa large devanture que surmonte les lettres vertes et le caducée clignotant , flash lumineux dans cette grisaille reculée, les marres d’eau qu’a laissé une averse récente donne un air de chantier au parking gravillonné.
Passé le rond-point , vous vous engagez dans une rue aux trottoirs désertés, l’instinct vous dit que c’est sans doute la rue principale, vous êtes presque arrivé, reste à trouver votre bonhomme. Une succession de bâtisses et de maisons s’agglomèrent pour se donner un air de village, laissant, à regret, le passage à quelques rues anonymes et vides. Vous apercevez un garage, vous espérez y trouver une aide bienvenue pour trouver votre chemin dans ce lieu que la vie semble avoir déserté sans regret. Vous pénétrez dans l’atelier, c’est une antre mécanique : des voitures aux capots ouverts, des compresseurs, des tuyaux, des palans, un pont élévateur. Une voix vous interpelle, vous tournez la tête de tout coté, enfin entre deux tôles, fragments de voitures en cours d’autopsie, vous voyez une tête surgir. Aimable, avenant , un rien timide, vous demandez votre chemin, il ne s’agit pas de froisser cette bouée de sauvetage qui se présente à vous. L’indication est donnée d’une voix claire, forte, il parle à la cantonade au milieu de ce garage où vous ne voyez aucun spectateur, à part vous dont les tympans raisonneront de cette aide claironnante, vous reprendrez la route , rassuré de pouvoir enfin arrivé à bon port mais un rien inquiet de l’éventuel acouphène que cette rencontre sonore pourrait déclencher.
Enfin vous y voilà, du moins c’est là votre espoir, car devant vous ce n’est que chantiers, gravillons, grillages et herbes folles, quelques bâtiments qui semblent récents dans ce paysage de tôles ondulées et de bétonneuses. Vous avez trouvé la rue mais pas le numéro, quatre parallélépipèdes s’offrent à vous, il vous faut choisir, au hasard vous vous dirigez vers le fond de l’impasse, le choix est hasardeux, le résultat improbable.
Franchir une porte en bois, disjointe et poussiéreuse, vous pénétrez dans le hangar, un homme s’avance vers vous, vous êtes arrivé.
Il est trapu, de petite taille, les cheveux sont en bataille et la barbe lui mange le visage, la poignée de main est ferme, la main est calleuse le pull mité ne cache rien de ses bras puissant, le regard est souriant, quelque chose qui attire, en envie de s’asseoir de l’écouter, de le regarder, de laisser passer le temps en sa compagnie, car ces instants qui filent, vous le sentez, ne seront pas perdus, jamais.
Il vous montre l’objet sur lequel il se penche avec attention, le pinceau glisse sur les formes. Vous n’êtes que curiosité et questions, il vous regarde, hoche la tête, semble achever un mouvement avec son pinceau, regarde avec attention un point que vous ne trouvez pas. Il pose le pinceau, et il vous parle, il vous raconte ce qui vous semblait être un métier et que vous découvrez Art, il vous parle du métal qui de liquide devient œuvre, des couleurs, des mélanges, des patines, de son histoire. Et l’homme de devenir magicien, vous le pensiez lutin, il devient enchanteur, la parole était brève, aimable mais brève, elle devient fleuve le hangar sans charme devient antre, celle d’un alchimiste, de cet entrepôt dans grâce ni ordre vous sentez émergez les décennies et les siècles d’un métier qui semble exister de toute éternité. De ces bassines, de ces fours, de ces moules poussiéreux sortent des mystères séculaires que l’on appellera bronze, œuvre d ‘art ou sculpture puisqu’il fait leur donner un nom, mais vous sentez confusément qu’il y a là bien d’avantage.
Vous êtes devant un héritier, c’est Sumer, c’est Flamel, ce sont les fondeurs de cloches , c’est Gennino Gennini, c’est Polyclète c’est un univers où se mêlent l’histoires, la science, les recettes ancestrales, les savoirs secrets, les traditions familiales et , par dessus tout, la passion, une passion qui fait durer et endurer, voilà ce que vous laisse entrevoir cet homme.
A ses cotés il ya l’objet , lisse, doux, moiré, vivant, changeant, palpitant, il semble vouloir se déployer, il respire, il est chaud.
L’homme vous regarde, les mots sont pauvres, à regret vous quittez, ce lieu cet atelier de mystères ou science et traditions se sont donnés rendez-vous et font si bon ménage. Vous vous prenez à rêver , vous reviens en mémoire cette visite de la Chapelle Sixtine, la plafond qui vous domine, impressionnant et splendide, là-haut le doigt de Dieu qui vous semble à présent si semblable à la main de cet artisan.
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Re: Mystères d'une oeuvre

Message par Patrice le Ven 24 Oct - 17:01

Magnifique, magnifique... j'ai presque l'impression d'avoir rencontré cet homme. Magique!
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