Souvenir d'un matin à Gênes

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Souvenir d'un matin à Gênes

Message par CyrilG le Ven 26 Sep - 15:34

Souvenir d'un matin à Gênes


Et me voici debout à un carrefour en plein Paris, je ne sais pas trop comment, à quarante ans passés, un petit matin d'octobre en costume chic mais sans cravate, décontracté mais d'un noir immaculé. Mon imperméable beige, impeccable est ouvert et laisse admirer le goût sur de la tenue et une légère brioche.
Négligence. Léger relâchement.
Mon ordinateur portable dans sa sacoche est accroché à mon épaule droite. Je suis consultant, J'ai un rendez vous important avec des clients, une grande entreprise française, riche de 200 000 salariés, sans compter les prestataires. Moi parmi eux.
Je dois assumer ce que j’ai entrepris, ce projet entre autres. Le mener à bien. Etre compétent et concentré.
Satisfaire le gros client et me faire payer pour pouvoir assumer mes responsabilités familiales.
Faire face. Cela fait plusieurs fois que je viens ainsi très tôt dans effervescence grisouille de Paris pour m'entretenir, écouter avec déférence et prendre note pour ne repartir qu'une fois l'après-midi déjà entamée, pour envoyer par voie numérique, réalisations, synthèse et devis.
Je suis venu en RER et en métro jusqu'à la rue St lazare, derrière les grands magasins. En moi-même, silencieux, immobile puis marchant au rythme de la foule des correspondances, j'ai arpenté mes pensées au pas de charge, j'ai fais et refais la promenade du prisonnier. Sans visites aucune. J'ai retouillé le rata du condamné. J'ai arrêté de fumer la veille au matin et pourtant la nicotine fait encore comme un masque goudronneux sur mes muqueuses. Je n'ai pas bu une goutte d'alcool depuis une semaine. Je me suis rasé de près et pourtant mon menton semble cartonneux. Je me sens métaphysiquement piéton. Les voitures, sans aller vite, me passent pas loin des pieds en faisant pourtant rugir leurs cylindres et cracher leurs pots d'échappement. Je marche le long de voitures garées, leurs roues créant des retenues sales dans le flux des caniveaux. Pauvre piéton.

La veille au soir j'ai encore parlé avec mon oncle David au sujet de notre projet de faire le catalogue de sa collection d'objets d'art. Un catalogue et une autobiographie photographique à la fois.
David a tout annulé. Même devant le travail déjà réalisé, les photos prises et sélectionnées, il doit renoncer. Le cancer lui prend trop et trop vite.
Je ne sais plus de quoi je dois être le plus triste et le plus frustré. J'étais dans une danse terrible, métronome en action, à collé serré avec une belle venimeuse et voilà que la belle coupe l'élan et me plante là après une gifle bien claquante.
Après avoir raccroché, je suis resté seul et silencieux presque toute la nuit à mon bureau.
J'ai comme une gueule de bois. David nous lâche pour de bon. Suis comme un exilé, reclus dans une île de caféine. Un moteur privé de carburant ou de vent.

J'ai encore un peu de temps avant le rendez-vous dans les bureaux Second -Empire.
L'air frais me fait du bien et estompe les méfaits de l'insomnie.
Distrait un peu, je flâne dans le quartier et passe devant l'arche aux grilles noires du passage St lazare. Les pavés sont usés et vacillent, les pierres de taille sont creusées ou écorchés et quelques unes des vielles vitrines de bois, décaties, peintures écaillées, laissent voir des halo de lumière jaunâtre.
Devant un des piliers du portique attend une femme aux cheveux teints couleur corbeau. Assez forte, pas très grande, un peu fardée, elle sourit doucement dans son imperméable noir laqué. La jupe est courte mais pas vraiment. Les jambes sont un peu lourdes, fermes cependant et malgré les collants on devine les varices qui affleurent. Cette dame fatiguée, déjà grand-mère sans doute, mange un croissant doré, bombé, dont le feuilletage part sous ses dents gentiment avides en écailles craquantes et nettes. On effeuille au vent les pétales de viennoiserie. C'est une porte de petit salon qui s'ouvre. Je m'arrête là. Une grande boulangerie fait un des angles, toute en glaces, inox et céramique blanche et c'est vrai que cela sent le pain chaud , l'odeur sucrée des viennoiseries et du café frémissant. Des gens en jeans, tailleurs ou en costumes en sortent pour rejoindre munis de leur sachets un peu gras déjà ou le croissant à la bouche, du bout des doigts, sur l'étroit trottoir les odeurs de moteurs et le glou glou du caniveau pour passer sans lever le nez devant la solitude taiseuse de la vestale vannée. Cette solitude ne dure pas car en fait après deux coups d'oeil rapides et un gros soupir entre les dents, elle est rejointe par une semblable munie d'un renfort de croissants.

- « T'en as mis du temps quand même ! » dit-elle.
- « Ah, ba, il fallait ça au moins pour pas se tirer de là sans rien ! » dit l'autre teinte en blonde, même age, même corpulence. L'accent, de l'une est de Ménilmontant, de l'autre on devine un vestige d'accent italien.
Le rimmel coule un peu chez chacune d'elle mais elles dévorent leurs croissants de grand artisan comme deux gamines qui se racontent leurs dernières frasques entre deux voracité de goûter.
C'en est trop pour moi et j'entre dans la boulangerie salon de thé, un peu basse de plafond cependant.
Révélation. Ce spectacle d'images et d'odeurs, gourmandes, lourdes et glacée et laquées fait écho dans ma mémoire à un lointain souvenir. Cela fond, explose et pétille à ma mémoire et à mes papilles.

En 1980, j'avais dix ans et dans le vieux gros Saviem aménagé en camping-car, mes parents, ma petite sœur et moi avions pris la route à la mi-juillet pour Gênes afin de prendre de bonne heure le bateau à destination de Stromboli.
Nous avions traversé la France et les Alpes presque d'une traite dans le vieux camion bruyant, vibrant et crachouillant pour arriver dans la nuit sur le port de gênes.
Il fallait camper là pour être parmi les premiers à rentrer au pas dans le ventre ronflant et cahoteux du ferry.
Nous pouvions stationner sur le port, pas très loin des quais. En arrivant la nuit nous étions tout épuisés, éreintés, presque nauséeux de notre périple mais percevions cette odeur marine matinée de gasoil et ces éclats de voix, de câbles qui s'enroulent et de métal entrechoqués. Des chaines gigantesques. Des klang et des glongs. De la porte latérale ouverte nous voyons peu de temps l'éclairage urbain au néon et les monstres aux courbes ventrues dans l'écrin aux reflets bleus de la nuit.
Derniers aperçus laissant deviner plein avant de sombrer dans le sommeil dans notre cabine de coussins, de paniers, de draps et de jouets sur quatre roues.
Nous étions réveillés par une lumière de diamant bleuté jaillissant par le pare brise et les fenestrons.
Le vent et le soleil portaient de manière plus vibrante que la veille les odeurs de la mer , le gazoil, le poisson, la vase. Les grues et les chaines se remettaient en roulement métalliques. Les gens du port s'interpelaient en italien, claquaient des mains. Sirènes de bateaux, sifflets, cheminées en rut.
La ville aussi sortait de sa torpeur. Sirènes de police et d'ambulances, klaxons, coups de freins, grilles qui claquent.
En sortant du camion nous étions un peu ensuqués. Nous nous lavions rapidement au bidon porté à bouts de bras au dessus de notre tête. Passage de la police. Mon père partait acheter les billets et positionner le camion pour l'embarquement.
Ma mère, ma sœur et moi, je me souviens de cette fois là particulièrement avons traversé ce qui m'a sembler comme un immense terrain vague de bitume et de béton et de grilles pour rejoindre la ville proprement dite afin de faire pipi et prendre le petit déjeuner.
Des herbes folles poussaient entre les jointures du quai. C'était sale et des détritus trainaient poussés ça et là par le vent. Quelques cabanes de chantier s'égrainaient sur l'étendue de goudron. Des camionnettes chargées de caisses ou de bidons passaient vite, hurlantes et bringuebalantes. Les ponts transbordeurs grinçaient et claquaient menaçant au dessus de nos têtes.

Cela puait mais le vent , la mer et le soleil déjà fort prenait le dessus.
Main dans la main nous nous sommes approchés d'une première baraque en tôle, rouillée déformée et cependant repeinte. La porte ouverte donnait passage à la pénombre. Autour de petits groupes de femmes entre deux ages , fortes et souriant largement, habillées de blouses sans manches en viscose à fleuries, s'invectivaient pour rire , s'étreignaient, souriaient encore un peu édentées, parfois un reflet argenté. Elles se munissaient de balais et de seaux et corbeilles. Certaines la gamelle encore à la main en faisaient humer le fumet avec de longues et appliquées explications.
Cela sentaient bon et j'avais fin. Cela sentait le basilic, l'ail et les raviolis, le parmesan.
Nous attendions de grilles en grilles que l'on nous ouvre.
Devant une autre baraque avec de vieux fauteuils pourris de voiture devant, nous avons été stoppés par la police. Cela s'agitait devant la baraque. L’attroupement s'agitait et les flics empoignaient. Des bouteilles de bière souvent brisées jonchaient ou roulaient sur le sol. Des cris et des rires nous parvenaient. J'avais de plus en plus envie de pisser. Cela sentait la bière et la pisse malgré le vent. Des hommes étaient maintenus éloignés de la baraque. Les flics étaient nombreux et certains ont sortis des femmes rigolardes, fardées, grosses et dépenaillées de l'abri de taule. Souvent les jupes très courtes montraient de grosses cuisses à résilles. Leurs poitrines débordaient de soutien-gorges et de nuisettes aux couleurs criardes. Les chairs rondes et flasques, blafardes, poudrées de rose et de carmin artificiels ballotaient et frémissaient sous le soleil de ce beau matin. Cela sentait la sueur et une odeur d'herbes un peu lourde. Une des femmes a reçu une grosse baffe, une méchante. Un flic a encaisser un coup de de sac à main doré avec des pompons, assez lourd qui a fait un drôle de bruit à l'impact. Les matraques ont servies. Certains et certaines ont été jetés dans un fourgon grillagé.
Nous avons courus loin suivis par certaines femmes et quelques hommes. Ces femmes même en courant racontaient, rigolaient, un peu clownesques.
Nous avons traversé la rue entre les triporteurs chargés de fruits et de légumes.
Toute cette troupe est rentrée avec nous dans un magasin aux grandes vitres sans défauts abritées sous l'ombre d'un store majestueux, à larges bandes blanches et fraises écrasées. Cela embaumait le café, le lait et le pain chaud au sucre et la confiture et le caramel. Le percolateur fonctionnait à plein régime, le lait montait et la mousse frétillait et faisaient de doux nuages de rêves au dessus des tasses blanches et propres. Le moulin à orange pressée par le mouvement de sa roue parfumait l'air de pulpe et de zeste d'agrumes.
Je me suis éclipsé pour faire pipi, soulagé et à mon retour tout le monde s'extasiait devant les vitrines réfrigérées et les milles délices colorés et odorants. Il suffisait de désigner du doigts l'objet de ses convoitises et une personne très stylée et chaleureuse vous préparait un joli plateau où ni serviettes, ni mignardise n'étaient oubliées. La buée teintait le bord de mon verre d'orange frais.
Tout le monde à la file souriait sincèrement à la caissière en tablier blanc et broche en brillant sur son chemisier.
Les gaillards et les filles , vannés, flasques, rigolards, canailles et nous , nous avons pris place autour des guéridons et tablettes, bien sagement, heureux, rassurés. Cela sentait plein de choses , certaines belles, bonnes et douces et d'autres plus lourdes et rudes.
Finalement nous avons rejoint mon père , rassasiés et dispo pour monter sur le pont accrochés au bastingage et voir rentrer au pas le vieux camion grincheux dans le ventre de chaudière du bateau vers l'azur et le volcan de Stromboli.
Ce matin, avant de retrouver mon rendez vous et toutes ses contraintes ternes, j'ai retrouvé cette essence, cette bouffée de sensations. Cette humanité riche comme du pétrole.
Je me suis fais une promesse, de toujours me souvenir d'un certain matin à Gênes et d'emmener les gens que j'aime dévorer les petits matins comme des gourmands.
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Re: Souvenir d'un matin à Gênes

Message par Patrice le Lun 29 Sep - 20:13

Merci de nous emmener dans ce voyage où le souvenir se mêle au présent, plein d'odeurs et de saveurs. Matin incertain, matin triste, matin gouailleur, matin gourmand, matin rêveur... matin bergamote. Piéton métaphysique dopé à la caféine, ta pensée court plus vite que ta démarche le long des voitures garées, alourdie par la sacoche de l'ordinateur.
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Re: Souvenir d'un matin à Gênes

Message par MdeB le Sam 11 Oct - 6:53

Matin Rueillois pluvieux et engoncé dans un non-réveil. Emmitouflée dans un vieux pull, recroquevillée par le froid mouillé, je lis. Je me promène dans les rues de Paris, l'odeur des croissants me donne faim. Et puis je suis à Gênes, ou ailleurs, dans un film en noir et blanc avec quelques taches de couleur. Je prends le bateau... mais... déjà... il est l'heure!

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