Un matin , chaque matin

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Un matin , chaque matin

Message par Menuiziebihan le Jeu 3 Juil - 21:54

Comme souvent ces derniers matins, vous êtes arrivée par cette petite ruelle commerçante qui débouche sur l’église, il n’y avait pas grand monde je vous ai des suite remarquée, fière et menue, une tenue simple, rien d’excentrique, un chemisier sobre, noir ou bleu nuit parsemé de poids blanc, les pans glissés dans un jean qui ne cachaient rien de la finesse de votre taille, et du rebondi de vos fesses, vous avanciez d’une démarche souple et sûre.
Notre rencontre devient une habitude, l’avez-vous remarqué ? vous l’a-t-on dit ? Moi je vous le dis : nous avons un peu , et une peu plus jour après jour, rendez-vous chaque matin.

Vous vous êtes assise loin de moi. C’est mieux, vous êtes dans un paysage, j’imagine le tableau, je dessine les contours, tout cela est très minéral, mais vous charmante liane vous apportez ce mouvement et cette vie qui fait de cette œuvre dans mon esprit une toile de maître.

Je vous vois concentrée, pardonnez cette remarque misogyne mais cette passion affichée pour la chronique de cet éditorialiste notoirement abscons, ne lasse de me surprendre mais aussi de me ravir. Vous ne feuilletez pas ce journal, vous le lisez page après page, aucune ligne ne vous échappe et pourtant je vous sens distante, curieuse mais à peine concernée. Vous voilà arrivée aux pages sportives et cependant votre intérêt ne diminue pas, rien ne saurait à l’évidence vous détourner de la lecture de ce quotidien, rien pour désarmé votre concentration. Mais vous voilà fouillant votre sac, un paquet , un briquet, vous allumez une cigarette, est-ce la première du matin ? Vous continuez à parcourir les lignes et les pages, un coup d’œil au téléphone, sourcils en circonflexe, de l’autre main , libre de cigarette, vous portez l’appareil à votre oreille. Quelques mots, pas vraiment un dialogue, écoutez-vous ? Tout en fumant votre cigarette et en jetant un œil au journal , vous articulez quelques syllabes, de loin je vois le mouvement charmant de vos lèvres,  fines, pas vraiment pulpeuses, à peine rehaussées de maquillage.

La discussion semble continuer, distraitement vous passez la main dans vos cheveux, magnifique masse qui glisse entre vos doigts. Ils sont longs , châtains clairs, presque bonds. Votre main leur donne un mouvement ample, elle les porte haut et puis ils retombent comme une vague qui va mourir  doucement  sur vos épaules. Vous reposez le téléphone, tout en continuant la lecture du journal. Parfois vous levez la tête et portez un regard distrait sur le monde qui vous entoure, une pause, ou plutôt une respiration entre deux lignes passionnantes sur les chroniques du temps.

Votre regard passe sur moi sans s’arrêter, je suis perdu dans le paysage des gens qui s’affairent, s’attablent, se saluent, se lèvent, s’interpellent, je suis à vos yeux une ombre à peine dessinée, une silhouette estompée, et c’est bien ainsi : vous me voyez à peine alors que je vous regarde.

Encore ce mouvement de la main, vous faites de vos cheveux une cascade aux reflets blonds qui retombe sur les épaules un peu bouffantes de votre chemisier, c’est charmant, vous êtes charmante. Vous  n’êtes pas coquette et vous l’affichez mais  cependant je vous regarde, chaque détail de votre visage, d’une simplicité à peine travaillée, me rappelle tel un kaléidoscope des toiles de Renoir, vous êtes la Jeun fille coiffant ses cheveux, mais aussi Jeanne Samary ou une des baigneuses, votre arrondi du menton qui vous fait comme une moue boudeuse, ce front  sur lequel vous relevez régulièrement vos cheveux.

Vous avez laissé votre journal pour un autre, même concentration, légère inclinaison de la tête, flux et reflux des cheveux, aller-et-retour de la cigarette à peine fumée.

Vous levez le nez de votre lecture, regardez sur votre droite, rêveuse, le regard vague, vous m’offrez votre jolie profil, vous l’a-t-on déjà dit ? Ne bougez plus s’il vous plait, ce petit mouvement du mention vous va si bien. A nouveau vous vous replongée dans votre lecture, d’une main vous entortillez une mèche de vos cheveux, le mouvement est adorable, enfantin.

Vous repartez déjà, laissant derrière vous les journaux, je crois que nos regards se sont croisés. Demain vous vous arrêterez à nouveau, une autre lecture, et je crois que sans doute, il me semble, je vous sourirai. Notre rencontre se fait habitude, ne l’avez-vous pas remarqué ? Ne vous l’a-t-on pas dit ? Moi je sais que nous avons chaque jour, un peu , en quelque sorte, rendez-vous le matin à ce café sur cette place. Bien sûr il suffirait que je vous suive, que je vous aborde mais ce rendez-vous a besoin de sa part de mystère, ne laissons pas le réel tuer à coup de concret le bonheur d’un espoir infondé.
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Re: Un matin , chaque matin

Message par CyrilG le Ven 4 Juil - 12:51

Wouaahhh, superbe, du grand art, en pleine forme le gaillard!
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Re: Un matin , chaque matin

Message par Patrice le Sam 5 Juil - 22:14

C'est très beau et cela fait résonance avec un texte que j'ai écrit il y a pas mal de temps et dont je tire un extrait:

"... Chaque jour ou presque, vous venez lire dans ce café et j’ai pris l’habitude de m’y rendre également. Je vous y fixe mentalement rendez-vous, sans jamais vous avoir adressé la parole. Vous vous asseyez toujours à la même table, dans l’angle, bien calée, le dos au mur. Curieusement, cette table est toujours libre, comme si elle vous était réservée. Une fois assise, votre premier geste est de sortir le livre de votre sac, sans attendre que le garçon vienne prendre votre commande. Lorsque celui-ci arrive, vous demandez un thé, parfois un café ou un Vittel menthe. Vous lui adressez un léger sourire et par respect pour votre lecture, il sait se retirer sans vous imposer une conversation banale.

De loin, je vous observe à votre insu, fasciné par votre concentration, par cette force qui vous lie aux pages ouvertes devant vous. Votre corps est ici, mais vous vivez dans un autre monde, même si votre visage ne laisse rien deviner de l’aventure qui vous entraîne. Parfois la sonnerie discrète de votre portable vous ramène dans ce café et vous fouillez furieusement dans votre sac à la recherche de l’appareil. J’aime votre façon de pencher la tête pour répondre, votre air attentif soudain, le froncement de vos sourcils.

Comme vous, je suis un lecteur assidu et c’est sans doute cela qui m’a attiré. En vous je me suis reconnu. Je vous observe et c’est moi que je vois dans ce plaisir si particulier de se laisser entraîner hors de son corps par la simple magie de la lecture, de vibrer, de se révolter, d’aimer, de pleurer…
J’aimerais vous parler des livres qui me sont précieux et j’aimerais vous écouter parler de ceux que vous lisez. Mais j’ai peur de vous aborder, peur de rompre ce charme si particulier de nos rencontres..."
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